Le temps-Archives

L'expérience du temps chez Proust
par Marie-Hélène Rio

 


Longtemps, vous vous êtes couché tard : le soir, le temps n'existait pas. Il ne réapparaissait que le lendemain matin car vous n'aviez pas entendu votre réveil, il vous restait à peine les minutes nécessaires pour vous préparer. Vous auriez pu les toucher du doigt, ces secondes, ces étrangères un peu ennuyeuses qui vous rappelaient sans cesse à vos devoirs. Vous n'aviez pas conscience de la mort,
vous voyiez le temps passer, mais vous ne le sentiez pas. Et puis un jour, vous avez découvert les regrets... Vous aviez l'âge de lire Proust, enfin, car vous aviez fait l'expérience de ce que La Recherche nous apprend : le temps n'est pas seulement scandé par l'horloge parlante, voix sans identité qui ne signifie rien, sinon une succession d'instants. "Une heure n'est pas qu'une heure, c'est un vase empli de parfums, de sons, de projets et de climats", vous dit l'auteur dans Le Temps Retrouvé, "ce que nous appelons la réalité est un certain rapport entre ces sensations et ces souvenirs qui nous entourent simultanément". Le temps que vous lisez sur vos montres n'a aucune importance : c'est votre propre perception des évènements et de leur enchaînement, les sensations et les sentiments qu'ils ont provoqués qui créent le temps. Avant Proust, le temps dans les romans était celui des dates, des évènements historiques : que l'on se souvienne par exemple de Stendhal, dont La Chartreuse s'ouvre sur la bataille de Waterloo.
Dans La Recherche, Proust représente la relativité du temps : ce n'est plus l'Histoire qui guide l'histoire, mais le narrateur qui se l'approprie. Les rares allusions à des évènements historiques externes sont de bien moindre importance que les notions internes au roman : on ne parle plus en jours, en mois ou en années, mais en saisons, en modes ou en époques. Proust a volontairement brouillé tous les repères chronologiques. On ne sait pas combien de temps a duré la liaison de Swann et d'Odette, mais on connaît leurs goûts : la sonate de Vinteuil, dont "la partie de piano multiforme [...] plane et entrechoquée comme la mauve agitation des flots que charme et bémolise le clair de lune" vous évoquera sans doute la musique de Debussy et de Fauré, mais elle marque surtout le commencement du désir de Swann pour Odette. L'anglomanie de cette dernière, qui parsème ses conversations de "fishing for compliments" et autres anglicismes, importe moins parce qu'elle évoque la mode de cette toute fin du XIXe que par ce qu'elle marquera Swann. Enfin, l'auteur multiplie les ellipses et les répétitions, ce qui ôte aux dates leur possibilité d'être des jalons.
En brouillant ainsi les repères chronologiques, Proust indique que ce sont nous-mêmes qui créons notre propre temps. Or il ne s'arrête pas à cette représentation de la relativité, puisqu'il montre comment nous sommes en mesure de la créer.

La célèbre expérience de la "madeleine" décrit le processus de la mémoire involontaire : le Narrateur, buvant une cuillère de thé où s'amollit un morceau de gâteau, trouve "un plaisir délicieux", dont il ne connaît la cause, et qu'il tente d'appréhender, jusqu'au moment où le souvenir lui apparaît : "ce goût, c'était celui du petit morceau de madeleine que le dimanche matin à Combray (parce que ce jour-là je ne sortais pas avant l'heure de la messe), quand j'allais lui dire bonjour dans sa chambre, ma tante Léonie m'offrait après l'avoir trempée dans son infusion de thé ou de tilleul." C'est grâce à cette mémoire épisodique, fidèlement décrite par Proust, que nous avons conscience de notre passé, bien plus qu'avec les souvenirs que nous reconstruisons. Ce n'est pas la raison qui transcende le passé, mais les sensations. Vous ne vous souvenez pas du code d'immeuble de vos amis, parce qu'il vous faut faire un effort intellectuel, mais un parfum que vous croyiez oublié vous bouleversera. La réminiscence nous fait prendre conscience du temps qui n'est plus, et par voie de conséquence du bonheur passé, car il est bien rare que l'on s'en rende compte au moment où nous le vivons. "Le souvenir d'une certaine image n'est que le regret d'un certain instant", écrit Proust. On tentera alors de circonscrire ce moment du mieux que l'on peut, mais comme le Narrateur qui voit ses sensations disparaître à mesure qu'il essaie de les détailler, on s'apercevra que la mémoire involontaire n'est qu'une fulgurance, qui nous fait toucher du doigt le bonheur sans l'obtenir. La Recherche du Temps Perdu est impossible : "ce qui nous rappelle le mieux un être, c'est justement ce que nous avons oublié (parce que c'était insignifiant, et que nous lui avons laissé toute sa force)". La meilleure part de notre mémoire est "celle qui, quand toutes nos larmes sont taries, sait nous faire pleurer encore."