Longtemps, vous
vous êtes couché tard : le soir, le temps n'existait pas.
Il ne réapparaissait que le lendemain matin car vous n'aviez
pas entendu votre réveil, il vous restait à peine les
minutes nécessaires pour vous préparer. Vous auriez pu
les toucher du doigt, ces secondes, ces étrangères un
peu ennuyeuses qui vous rappelaient sans cesse à vos devoirs.
Vous n'aviez pas conscience de la mort,
vous voyiez le temps passer, mais vous ne le sentiez pas. Et puis un
jour, vous avez découvert les regrets... Vous aviez l'âge
de lire Proust, enfin, car vous aviez fait l'expérience de ce
que La Recherche nous apprend : le temps n'est pas seulement
scandé par l'horloge parlante, voix sans identité qui
ne signifie rien, sinon une succession d'instants. "Une
heure n'est pas qu'une heure, c'est un vase empli de parfums, de sons,
de projets et de climats", vous dit l'auteur dans Le
Temps Retrouvé, "ce que nous appelons la réalité
est un certain rapport entre ces sensations et ces souvenirs qui nous
entourent simultanément". Le temps que vous lisez sur vos
montres n'a aucune importance : c'est votre propre perception des évènements
et de leur enchaînement, les sensations et les sentiments qu'ils
ont provoqués qui créent le temps. Avant Proust, le temps
dans les romans était celui des dates, des évènements
historiques : que l'on se souvienne par exemple de Stendhal, dont La
Chartreuse s'ouvre sur la bataille de Waterloo.
Dans La Recherche, Proust représente la relativité
du temps : ce n'est plus l'Histoire qui guide l'histoire, mais le narrateur
qui se l'approprie. Les rares allusions à des évènements
historiques externes sont de bien moindre importance que les notions
internes au roman : on ne parle plus en jours, en mois ou en
années, mais en saisons, en modes ou en époques.
Proust a volontairement brouillé tous les repères chronologiques.
On ne sait pas combien de temps a duré la liaison de Swann et
d'Odette, mais on connaît leurs goûts : la sonate
de Vinteuil, dont "la partie de piano multiforme [...]
plane et entrechoquée comme la mauve agitation des flots que
charme et bémolise le clair de lune" vous évoquera
sans doute la musique de Debussy et de Fauré, mais elle marque
surtout le commencement du désir de Swann pour Odette. L'anglomanie
de cette dernière, qui parsème ses conversations de "fishing
for compliments" et autres anglicismes, importe moins parce qu'elle
évoque la mode de cette toute fin du XIXe que par ce qu'elle
marquera Swann. Enfin, l'auteur multiplie les ellipses et les répétitions,
ce qui ôte aux dates leur possibilité d'être des
jalons.
En brouillant ainsi les repères chronologiques, Proust indique
que ce sont nous-mêmes qui créons notre propre temps. Or
il ne s'arrête pas à cette représentation de la
relativité, puisqu'il montre comment nous sommes en mesure de
la créer.
La
célèbre expérience de la "madeleine"
décrit le processus de la mémoire involontaire : le Narrateur,
buvant une cuillère de thé où s'amollit un morceau
de gâteau, trouve "un plaisir délicieux", dont
il ne connaît la cause, et qu'il tente d'appréhender, jusqu'au
moment où le souvenir lui apparaît : "ce goût,
c'était celui du petit morceau de madeleine que le dimanche matin
à Combray (parce que ce jour-là je ne sortais pas avant
l'heure de la messe), quand j'allais lui dire bonjour dans sa chambre,
ma tante Léonie m'offrait après l'avoir trempée
dans son infusion de thé ou de tilleul." C'est grâce
à cette mémoire épisodique, fidèlement décrite
par Proust, que nous avons conscience de notre passé, bien plus
qu'avec les souvenirs que nous reconstruisons. Ce n'est pas
la raison qui transcende le passé, mais les sensations.
Vous ne vous souvenez pas du code d'immeuble de vos amis, parce qu'il
vous faut faire un effort intellectuel, mais un parfum que vous croyiez
oublié vous bouleversera. La réminiscence nous fait prendre
conscience du temps qui n'est plus, et par voie de conséquence
du bonheur passé, car il est bien rare que l'on s'en rende compte
au moment où nous le vivons. "Le souvenir d'une
certaine image n'est que le regret d'un certain instant",
écrit Proust. On tentera alors de circonscrire ce moment du mieux
que l'on peut, mais comme le Narrateur qui voit ses sensations disparaître
à mesure qu'il essaie de les détailler, on s'apercevra
que la mémoire involontaire n'est qu'une fulgurance, qui nous
fait toucher du doigt le bonheur sans l'obtenir. La Recherche du
Temps Perdu est impossible : "ce qui nous rappelle
le mieux un être, c'est justement ce que nous avons oublié
(parce que c'était insignifiant, et que nous lui avons laissé
toute sa force)". La meilleure part de notre mémoire
est "celle qui, quand toutes nos larmes sont taries, sait nous
faire pleurer encore."