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La Hollande au XVIIe siècle :
les temps modernes de la peinture


par François Jeannet

 


En 1648, l'Espagne, après de longues guerres et persécutions (les Provinces-Unies du Nord avaient fondé une Eglise nationale calviniste dès 1563) reconnaît la nouvelle République qui s'émancipe vite de l'univers catholique espagnol. Ce petit pays devient en quelques années la première puissance économique et artistique de l'Europe, et peut-être aussi le premier Etat capitaliste. Grotius (1583-1645) propose la théorie d'un Etat formé par le libre consentement d'hommes qui recherchent leur propre sécurité. L'individualisme est né, renforcé par la doctrine calviniste qui déclare les hommes élus ou damnés de toute éternité : c'est la Prédestination. Pourquoi Dieu préfère-t-il certains et pas d'autres, Abel à Caïn ? Il a décidé avant le commencement du Temps. Nul ne peut savoir s'il est damné ou élu. Le croyant cherche donc à faire la preuve de son élection par sa réussite sociale et financière. C'est ainsi que Max Weber explique la rapide réussite des pays du Nord de l'Europe au XVIIe siècle.

Les voies de Dieu étant impénétrables, une ouverture s'offre d'objectiver la Nature. Dieu est inconnaissable, mais le monde en revanche est à découvrir. Pour les catholiques le monde est sous la tutelle de Dieu et reste incompréhensible. Celui-ci peut se laisser influencer par les œuvres car Il est toujours présent dans sa Création. Les calvinistes, eux, doivent sans cesse chercher la preuve matérielle de leur élection, le grand Absent ne leur ayant laissé que la Bible comme seul guide. Le croyant est seul, la communauté de l'Eglise ayant montré sa faillite.

Ces préliminaires permettront peut-être de comprendre l'extraordinaire expansion scientifique et artistique des Pays-Bas. Mercator, flamand, avait déjà entrepris pour Charles Quint en 1541 une projection de la Terre. Des recherches sont effectuées dans le domaine de la géographie (mesure de l'arc terrestre par Snellius) et, en 1618, dans le domaine de l'optique, par le même Snellius, avec la réfraction de la lumière. L'invention du microscope permet à Leuwenhoek de faire progresser les sciences naturelles (découverte des spermatozoïdes). Les cabinets de curiosités exposant des coquillages, des fossiles, des coraux sont à la mode. Huygens (mort à la Haye en 1695) invente l'horloge à balancier, et propose la théorie ondulatoire de la lumière.

Ces préoccupations dans le domaine de la cartographie et dans celui de l'optique, nous les retrouvons chez les peintres hollandais contemporains férus de lentilles optiques déformantes ou grossissantes, de boites noires, et appelés souvent à des travaux de cadastre, de relevés de territoire qui renforcent l'intérêt porté au paysage (des cartes de géographies ornent plusieurs tableaux de Vermeer). Un sentiment nouveau de la Nature apparaît : le paysage qui n'était qu'un fond ou un décor de théâtre idéalisé pour mettre en valeur des personnages éternels, par exemple la Vierge dans les tableaux de Bellini, devient une fenêtre ouverte sur le monde, un champ d'investigation et de lutte où l'homme est immergé. Souvent chez Ruisdael et Rembrandt il est comme vu par un grand angulaire. Tout est en place pour faire émerger un nouveau sentiment du Temps dont la marche inexorable est montrée par la lente progression des nuages dominant des arbres en pleine croissance à coté d'arbres morts.



Forêt - Ruisdaël

Dans Le coup de Soleil du Louvre, un gigantesque cumulus d'été gonfle lentement, exprimant la menace latente de l'orage, et domine des baigneurs minuscules dans un fleuve (encore l'écoulement du Temps), nous rappelant que l'on ne revient jamais en arrière. L'homme n'est rien enveloppé dans le flot incessant de l'eau et des nuées. D'innombrables tableaux de cascades, de moulins à vent insistent sur cette idée d'une nature dévorée par le Temps. Le vent est là pour nous dire aussi la présence divine invisible (dans la Bible le vent est fréquemment le signe de Dieu). Le vent comme personnage de la peinture introduit une nouveauté par rapport à la peinture italienne : l'utilisation de la métaphore (transfert d'un objet concret à une idée abstraite). Le vent est la métaphore de Dieu et l'arbre celle de la condition humaine. Les Italiens utilisent plutôt l'allégorie qui est une combinaison d'éléments narratifs contribuant par leurs détails à l'expression d'une idée. Par exemple, le Temps est représenté par un vieillard (détail : barbe blanche) tenant une clepsydre ou une faux (détail).

Les champs de blé très fréquents chez Ruisdael sont une métaphore de la moisson prochaine, du bilan que doit faire le croyant, de la restitution (après l'avoir fait fructifier) de ce qui nous a été confié. Se rappeler la parabole des Talents. Les paysages de bateaux dans la tempête (le bateau étant la métaphore de l'individu affrontant sa destinée) nous indiquent un peu plus que ce n'est pas seulement un nouveau sentiment qui se fait jour mais une nouvelle vision de la Nature imprégnée de morale religieuse, et que le Hollandais après 1648 se sent en danger, sur le qui-vive. La nouvelle République est dans la tourmente, c'est l'époque de la construction des digues pour défendre le pays. C'est aussi l'époque des Compagnies Coloniales maritimes. Tout Hollandais se sent concerné par ces bateaux dans le péril de la mer. Ces peintures sont donc à la fois symboliques et très actuelles. Le Temps n'est pas seulement une fatalité mais une urgence morale. L'homme doit faire ses preuves maintenant, tenir bon dans la tempête et affronter le risque.

Cette imprégnation du sentiment religieux du Temps se trouve aussi dans une autre catégorie de tableaux : la nature morte. Ce genre est nouveau lui aussi : les natures mortes de fruits ou de poissons de la peinture romaine sont plutôt décoratives et nous disent la joie de vivre. Les natures mortes de Botticelli (avec des livres) sont sans grande signification. La nature morte hollandaise par contre signifie. Elle ne raconte rien, mais c'est un sermon silencieux qui suggère au lieu de déclamer. Parfois appelée " Vanité " quand un crâne s'y trouve, elle nous rappelle que le Temps ronge tout. Un écureuil ou une souris derrière la coupe de fruits vient nous le signifier. " La nature morte, écrit Claudel, est un arrangement en train de se désagréger, c'est quelque chose en proie à la durée. "



Nature morte - Pieter Aertsen

Le Temps est souvent figuré par une rondelle de citron qui se déroule, un sablier ou un verre à moitié vide plutôt qu'à moitié plein. Le côté éphémère des choses mais aussi le péché lié au désir est figuré par des huîtres, aliment fragile par excellence. La fragilité est évidemment figurée par les célèbres tulipes (par ailleurs objet de spéculation capitalistique extraordinaire et de fortune aussi vite faite que défaite). Les pétales tombés sur lesquels on peut voir un insecte ou une goutte d'eau renforcent l'idée de la précarité des choses. Le Temps défait tout, la Mort est dans la Nature. Le couteau est là pour trancher... notre destinée. Tous ces objets ont donc un sens littéral, matériel, prosaïque, mais c'est pour mieux révéler le sens caché des choses. Par ailleurs l'ombre envahit la peinture et nous incite à déchiffrer le mystère. Elle n'est pas comme chez Caravage un moyen destiné à renforcer la théâtralité de l'action - il n'y a pas d'action - mais devient constitutive de l'objet, permet son apparition dans l'instant : il s'agit de cette huître là, de cette rondelle de citron particulière, avec ses verrues et sa pulpe qui va se dessécher. Ici il faut se souvenir que la peinture italienne jusqu'au maniérisme tardif privilégiait les grands formats, plus aptes à impressionner et à convaincre les spectateurs (c'est la Contre-Réforme). Par contraste, les Hollandais pratiquent des tableaux petits, avec des détails minuscules (n'oublions pas Leuwenhoek et le microscope).

Un autre grand genre de la peinture hollandaise : le portrait. Là aussi, il ne s'agit pas de types idéaux ou choisis pour leur beauté comme dans la peinture italienne, mais d'individus ordinaires pris dans un moment de leur histoire. Jan Six (tableau de Rembrandt) enfile ses gants avant de sortir. Il a l'air absorbé par une pensée, il est pris sur le vif. Le portrait est peint rapidement, on peut ici remarquer que les Hollandais ont encore inventé là aussi, dans la vitesse d'exécution (Hals était réputé pour sa célérité). Les diverses opérations de peinture (coups de pinceau, superpositions) ne sont plus cachées, mais exhibées. C'est une peinture directe, sans repentir, c'est-à-dire sans erreur masquée. Rembrandt montre tout, y compris son hésitation. Le Tintoret, Titien dans sa vieillesse peignaient ainsi, mais il n'y a pas chez eux l'intention de saisir l'instant. Inlassablement Rembrandt scrute sa propre tête tout au long de sa vie, observe sur lui-même les ravages du temps, jusqu'à ce dernier autoportrait ricanant (ou ironique) et édenté. Ce n'est pas le Vieillard de la peinture italienne, c'est un individu temporel. L'histoire des individus nous est souvent présentée dans des portraits de groupe (les guildes ou confréries) pris dans un moment précis, ou en train de poser. Ces portraits collectifs culminent avec les Régents et les Régentes de l'hospice de vieillards de Frans Hals qu'on peut voir à Haarlem et qui nous regardent au seuil de la mort, immobilisés comme par un appareil photographique.



Les régents - Frans Hals

On pourrait presque parler de groupe avec le Cimetière juif de Ruisdael, mais il n'y a plus que le souvenir des êtres, des tombes rassemblées près d'une cascade qui coule indéfiniment sous des nuages qui passent indéfiniment à côté du cadavre d'un arbre brandissant ses moignons dans une imprécation végétale : tout passe, rien ne dure, tu es mortel, même ton souvenir s'effacera.

Les innombrables scènes de genre (Jan Steen, Pieter de Hooch, etc.) semblent à première vue prolonger les allégories chères aux Italiens. Mais, comme pour les natures mortes, le sens est caché et les personnages ne signifient rien ; ils sont plutôt les acteurs d'une parabole (le vice et la vertu, la maison de la débauche, etc.) mais des acteurs précis avec des faciès particuliers. Enfin ils sont vêtus à la mode du temps : quoi de plus lié au temps que la mode ? Steen, De Hooch, Ter Borch, tous insistent sur les robes, les dentelles, les chapeaux. Vermeer bien sûr est un maître du genre, mais chez lui le sens s'évanouit, ne reste qu'une scène intime comme le plan d'un film dont on ne connaîtrait pas le scénario. Il met en scène un autre acteur invisible : la musique, c'est-à-dire l'art d'actualiser le temps par le jeu et par le pur plaisir délivré du péché. Un pur moment de jouissance entre gens de bonne compagnie : les sourires, ces expressions par nature momentanées, sont omniprésents dans sa peinture. Un autre acteur presque insaisissable chez Teniers : la fumée remplit ses tableaux de Tabagies. Encore une métaphore du temps qui s'en va, bien sûr. Mais aussi du plaisir, et même du vice.



La luxure - Jan Steen

Tous ces éléments, pour la plupart entièrement nouveaux à l'époque : le verre de vin, la fumée, la pipe (il y a même des pipes à bulles de savon pour aller dans le sens de l'éphémère), les écureuils, les insectes, les soudards enivrés, etc. nous indiquent un nouveau vécu du Temps dans la République : sentiment de fragilité, goût pour l'instantané et le particulier, refus de l'Histoire avec un grand "h", prédilection pour les petits formats (le monde vu à travers un trou de serrure, et en un coup d'œil), l'idée que le temps est compté, tout cela n'a pas beaucoup changé même si les codes se sont transformés et que la religion est devenue moins impérieuse.



Femme à sa toilette - Ter Borch


Bibliographie

- Paul Claudel, L'œil écoute, 1965, Ed. Pléiade,

- Jean-Philippe Domecq, Ruisdael, ciel ouvert, Ed. Biro,

- René Huyghe, Dialogue avec le visible, 1955, Ed. Flammarion.