Edito

Le Sang


Quelques gouttes de sang éparpillées, à l’angle d’une artère et d’une voie sans issue, un passant s’arrête et s’interroge, un autre le bouscule, s’immobilise, les voilà qui bavardent. Parfois, les enquêtes se déclenchent sur de simples rumeurs, quand peu à peu un murmure enfle à travers la foule qui s’inquiète déjà que le pire ne se soit produit. Les inspecteurs alertés entament leurs recherches mais cette fois, le corps du délit, la victime ne cesse de se dérober. L’affaire est donc classée, pour tout le monde, le crime tant redouté s’est comme évanoui. Mais pour vous comme pour d’autres passants, des questions resteront en suspens : comment ce sang est-il arrivé là ? Que révèlerait l’analyse de sa substance ? Est-il là par accident ou est-ce un signe déposé intentionnellement ? La façon dont il s’étale sur le sol : est-ce un code à déchiffrer, a-t-il été utilisé dans quelque rituel oublié ? Vient-il seulement d’un homme, d’un animal ou d’autre chose encore ? Une longue enquête commencera alors, faite de pistes sinueuses, de chemins embrouillés, où chaque halte vous découvrira un curieux témoin, un étrange double de vous-même, lui aussi en quête de la moindre lueur sur cette obscure et sanglante énigme.

Vous pourrez vous pencher avec Emmanuel Caspard sur les corps des animaux, des gladiateurs et des cadavres pour guetter les moindres battements du cœur. Ils vous raconteront la longue histoire de la circulation sanguine marquée par l’erreur antique du docteur Galien. Alors, quand, du bout du scalpel, vous aurez coupé les boucles emmêlées du pneuma sanguin, vous verrez se déployer devant vous les circuits complexes par lesquels passe et se transforme le sang.
Fouillant dans un amoncellement de livres, vous apercevrez Daniel Poza-Lazaro étudiant comment le sang, vecteur symbolique des liens de parenté, s’est transformé en jus sanguinis ou droit du sang. Vous saurez du même coup comment il est devenu, avec le droit du sol, principe d’appartenance des corps politiques modernes, les nations. Vous apprendrez également comment ces mêmes nations se reconnaissent de manière exclusive dans ces principes alors que les Etats les combinent au gré des conjonctures suivant les impératifs économiques, militaires et démographiques.
En vous y prenant à temps, vous pourrez assister à un sacrifice grec, la thusia, que Laurent Malonda vous éclaircira détail par détail : le choix du lieu, de la victime, de la mise à mort. Ainsi sous la monotonie de surface du rite, vous apercevrez ses nombreuses variantes qui lui donnent sa rigueur et son intérêt. Vous serez prêt(e) à entendre le poète Hésiode recueillir le sang versé des victimes et leur confier le soin de maintenir l’ordre cosmique qui règne entre les hommes et les dieux.
Quelques pas supplémentaires vous conduiront vers les terres de Moravie et de Hongrie, où vous rencontrez Grégory Hosteins, inspectant les traces que laissent les vampires en revenant d’outre tombe et suivant pas à pas les pièces des procès qu’on leur a intentés. De retour, vous pourrez débattre avec Voltaire sur le crédit que l’on doit accorder à ces histoires de revenants.
Au bout de votre voyage, vous ne serez peut-être pas plus avancé(e), voire franchement embarrassé(e) de n’avoir pas pu terminé votre enquête. Ne vous restera entre les mains qu’une poussière de faits, une hache sacrificielle, un extrait de règlement administratif, une planche anatomique et un conte à dormir debout, quelques fragments de réalité sans rien pour les assembler.
Mais les choses sont peut-être ainsi, des étoiles mortes, depuis longtemps disparues, dont nous ne percevons que de rares éclats disparates, aussi est-ce déjà beaucoup de les recueillir comme le fait François Jeannet de ces soleils figurés, symbolisés, hallucinés qui émaillent l’histoire de la peinture, transis à chaque fois par les perspectives singulières d’artistes comme Poussin, Turner ou Van Gogh.
Car parfois la recherche vous contraint à des voyages prolongés, comme celui que mène Grégory Hosteins, aux confins des terres connues ou utopiques, ne sachant si elles existent vraiment, ni même comment y accéder.
Au bout du chemin, encore faudrait-il reconnaître ce que l’on cherche car les choses peuvent être aussi bien des évidences éblouissantes, des astres, soleil et lune, si proches de nous, si proches entre eux, qu’il serait nécessaire, au milieu des avis les plus extravagants, de leur redonner toute leur distance. En reprenant les gestes les plus élémentaires, les plus anciens, c’est l’expérience qu’a accomplie Florent Jobard après le Grec Aristarque, montrer que c’est l’ombre portée des grandes certitudes et non leur merveilleuse clarté qui rend les choses à leur plus intense visibilité.

Dossier du prochain numéro : la mer