I
Ivan
Aivazovsky, La mer noire, 1881, Gallerie Treyakov, Moscou
« Le port est déjà
loin, la terre a disparu. Les paysages que nous avons quittés
sont encore familiers et vibrent dans nos mémoires attendant
le jour d’être éclipsés par les merveilles
des terres inconnues. Désir de fuite, d’aventure, de
savoir, de richesse : nous voilà entre deux terres. Mais
plus le voyage avance, plus les îles, les contrées,
les continents à venir semblent s’éloigner,
toujours invisibles derrière la ligne d’horizon. Pourtant
la mer, au départ, certes hostile et délicate à
traverser, ne devait être qu’un pont, une transition
pour passer du connu à l’inconnu. Et si nous ne trouvions
rien, si ce périple ne nous menait nulle part, si le voyage
en somme n’avait d’autre destination que l’utopie
».
II
Voilà comment nous, habitants de la terre ferme, pourrions
imaginer les grandes traversées vers les terres inconnues,
entrevoir ce moment d’après départ, quand la
vérité du voyage entrepris apparaît dans l’improbabilité
du retour, quand les hommes assument à travers les dangers
et les détours la possibilité de ne pas revenir. Mais
quand bien même nous jetterions tous nos efforts pour porter
les yeux au loin et visualiser cette mer d’où toute
terre a disparu, nos visions ancrées sur le rivage resteraient
incomplètes. Seul le récit des navigateurs, une fois
le retour accompli, peut rétablir cette communication rompue
entre terre et mer. Comment alors, dans l’assurance d’avoir
traversé et surmonté les épreuves de la mer,
les voyageurs peuvent-ils faire sentir l’incertitude qui était
la leur avant de revenir au port ? Nous ne pénétrons
l’énigme de leurs épreuves qu’à
travers les mots qu’ils veulent bien nous confier, récits
d’aventure, mémoires d’expéditions ou
carnets de bord. Quelle vérité accorder à leurs
récits puisque le lieu même de leurs épreuves
nous est refusé ? Peut-on opposer la solide mémoire
de la terre, portant trace des moindres événements,
à l’inconsistance de la mer ? Comment, en un mot, les
jours sombres de leur traversée peuvent-ils être accueillis
sur le sol terrestre ?
A quatre siècles de distance, un homme, Amerigo Vespucci,
un des grands navigateurs de la Renaissance, dont le prénom
orne encore aujourd’hui les terres d’extrême-occident,
nous répond : « Ce que nous avons vraiment
supporté dans cette immensité de la mer, les risques
de naufrages, les souffrances physiques sans nombre, les angoisses
permanentes qui affligèrent nos âmes, tout cela, je
le laisse à l’appréciation de tous ceux qui
ont eu l’expérience de ces choses, et qui savent ce
que signifie la quête de ce qui est incertain, et même
inconnu » (1).
Réponse un peu courte sans doute que ce fragment extrait
du texte Le nouveau Monde, publié en 1504, relatant
le voyage de Vespucci effectué en 1501 et 1502 vers ce qui
deviendra le Brésil. Elle est à la mesure pourtant
de la brièveté avec laquelle Vespucci écrit
sur la traversée : il n’en dira pas plus ou si peu.
Bien sûr, les indications géographiques sur le trajet
emprunté par les vaisseaux ne manquent pas ; les escales,
les vents qui les ont portés sont bien au rendez-vous. Ces
moments où les rivages apprivoisés sont derrière
soi, où aucune terre encore ne se profile à l’horizon,
sont quant à eux, sans être passés sous silence,
délaissés par le récit au profit des contrées,
peuples, faunes et flores des terres inconnues. Quoi de plus logique
quand on découvre une terre inconnue que de laisser les mots
se répandre sur ce panorama neuf pour en faire ressortir
toutes les merveilles, quoi de plus élémentaire que
de s’entêter en demandant encore : qu’ont-ils
pu traverser ces hommes, sur ces eaux inconnues, qui reçoit
tant de discrétion ? Quelle est cette gravité qui
résonne dans ces propos et qui ne semble pas s’être
effacée avec le retour ? Quelle est ce drame que la mer accuse
de sa violence et que les marins confrontés à l’incertain
ont, eux seuls, en partage ?
III
Si Vespucci en dit peu, il est pourtant clair à la lumière
de ses propos que de tels voyages en mer se distinguent par les
souffrances qu’ils occasionnent.. Comment donc expliquer cette
brièveté, cette manière d’insister sans
trop en dire, sur la violence que subissent les hommes en prise
avec les éléments ?
Cette retenue pourrait être l’indice d’un art
de la conversation très usité à la Renaissance.
Il convenait, en effet, en usant de la parole ou de l’écriture,
de ne pas alourdir les histoires, les récits, par trop de
détails inconnus de l’auditeur ou du lecteur. Parler
était au fond, une conversation entre gens de goût,
autrement dit un art de la table et le savoir une nourriture devant
être servi sans trop alourdir l’estomac, c’est-à-dire
la mémoire du convive. Or, justement, le destinataire du
texte de Vespucci n’était autre que son protecteur,
Francesco Di Medicis, notable de Florence. Pour donner et garder
au savoir son caractère savoureux, afin qu’il puisse
être dégusté par son hôte, entendu et
lu avec plaisir, il fallait que Vespucci veille, par la maîtrise
des Lettres, à relater son voyage avec une certaine légèreté,
selon une économie calculée. C’est pourquoi,
en commençant sa lettre, il précisera s’être
« contenté d’exposer les choses principales
les plus dignes d’être notées et retenues »
(2) afin de transformer un langage qui pût
paraître grossier en un discours raffiné.
S’épancher dans une relation de voyage sur les tourments
que la mer vous a réservés aurait donc été
une longueur indélicate, pesante, pour les oreilles distinguées
d’un notable prêt à se divertir. Cela aurait
été-t-il le cas si Vespucci avait raconté son
périple à d’autres marins, dans une taverne
quelconque du port de Lisbonne ? Sans doute pas. Et ce non pas en
raison d’une quelconque vulgarité qui serait attachée
à ces lieux mais pour la propension des marins à inventer
des récits d’aventure, récits dans lesquels
la surabondance de périls est une occasion de glorification
et de bravade plutôt que de mutisme. Mais là encore,
quand bien même chaque coup du sort, tout ce que Vespucci
ne dit pas, serait conté avec le plus grand réalisme,
il n’est pas sûr que ses paroles auraient été
comprises de tous les marins et notamment de ceux qui suivent les
circuits maritimes de la pêche, du commerce et de la guerre.
Car il retranche de son discours bien plus que les difficultés
qu’oppose la haute mer aux navigateurs, il laisse entendre
qu’une différence insoupçonnée apparaît,
quand l’aventure se fait vers et pour l’inconnu. Et
rien ne semble lui garantir que tous les hommes qui ont poursuivi
ce but l’auront forcément comprise. Qu’a-t-il
donc « vraiment supporté dans cette immensité
de la mer » (3). Quelle
est donc cette douloureuse vérité qui apparaît
aux hommes quand le voyage en mer devient une quête de l’inconnu
? L’incertitude du but colore-t-elle différemment l’ordinaire
des événements que subissent les marins ? Ont-ils
vécu des choses que les voyages moins audacieux ne connaissent
pas ? Nous voilà jetés dans l’embarras.
IV
Dangers, souffrances, angoisses, voilà en peu de mots les
traces du voyage, c’est-à-dire les voies par lesquelles
il a fallu passer et les marques que l’on garde malgré
soi après le retour. Ces péripéties, qu’elles
se soient réalisées dans les corps et les âmes
ou qu’elles les aient affaiblis de leurs menaces, sont toutes
de l’ordre du malheur. Ces maux rapidement nommés épuisent-ils
ce moment crucial de la traversée, quand les hommes insensiblement
passent dans l’inconnu, ou bien n’en représentent-ils
qu’une partie ? Faut-il imaginer bien d’autres cruautés
de la part des éléments, allonger la liste des supplices?
Et pour s’arrêter où ? Enfin, n’y a-t-il
vraiment aucune place à la joie dans ces moments rares ?
Vespucci sans émettre de jugement sur son expérience
précise les dimensions du lieu où elle doit être
appréciée : ni la terre découverte, ni même
celle du retour mais la mer et son immensité. L’Océan,
cette vaste étendue, devient donc la mesure même de
la vérité du voyage, l’aune à partir
de laquelle celle-ci devra et pourra être jugée. Doit-on
en conclure que le nombre des maux endurés se trouve proportionné
à l’étendue des eaux ? Ces «
risques de naufrages », ces «
souffrances sans nombre », ces «
angoisses permanentes » résumeraient-ils
l’existence de maux innombrables et pour cela presque impossibles
à dire ? La mer prendrait alors la forme d’une gigantesque
et monstrueuse réserve de malheur, une source quasi-intarissable
de mal, créatrice de tourments inimaginables pour les hommes
restés à terre. On verrait, sans doute, scintiller
à la surface des eaux l’ombre des enfers ou peut-être
la mer et ses profondeurs abyssales serait-elle devenue la véritable
incarnation de l’enfer sur terre ? Vespucci nous laisse ici
sans réelle possibilité de jugement. Malgré
tout, et quel que soit leur nombre, ces fléaux restent encore
calculables et exprimables, comme en témoignent les détails
supplémentaires que Vespucci livre à son protecteur
: « En un mot, pour raconter brièvement
tout cela, sache que sur les 67 jours de notre navigation, pendant
44, il y eut sans arrêt de la pluie, du tonnerre et des éclairs
et une obscurité telle, que nous n’eûmes jamais
une journée avec du soleil ni une nuit sereine. A cause de
tout cela, nous fûmes en proie à une si grande épouvante
que nous avions perdu presque tout espoir de survivre »
(4). Evidemment, le déferlement de
malheurs compte dans l’expérience des hommes mais pas
autant que leur affolement devant le déluge ininterrompu
de calamités. Une vision de cauchemar monte en effet parmi
les marins : les éléments semblent leur dire qu’ils
ne cesseront de les tourmenter, qu’ils s’abattront sur
eux sans discontinuer. L’Océan pourtant ne réserve
probablement pas plus d’infortunes que la terre. Simplement,
au milieu des eaux, les événements ordinaires du monde
semblent prendre des proportions fantastiques, comme si l’ordre
naturel du monde, sans s’effondrer, se troublait par endroits.
Par sa monotonie, son long étalement indifférent à
la précipitation des hommes ou par ses accès de fureur,
ses orages ravageurs, l’Océan, de moyen terme qu’il
était entre deux terres, fait naître la fiction d’un
milieu dépourvu de terme.
Aussi, cette vérité du voyage que Vespucci murmure
entre deux mots ressemble moins à une constatation objective,
une suite de faits patents que l’on pourrait partager qu’au
produit d’une perspective irréelle, attachée
à un moment et un lieu. Perdus au milieu de l’infini,
les hommes découvrent peut-être quelque chose comme
un rapport insoupçonné entre l’espace et le
malheur : la possibilité soudain crédible, pourtant
invraisemblable, qu’il n’y ait en ce monde pas de limite
au malheur mais une interminable succession de souffrances. On comprend
alors qu’au « milieu de vraiment si terribles
tempêtes de la mer et du ciel » Vespucci
rappelle qu’il « plut au Très Haut
de [leur] montrer le continent, de nouveaux pays et un autre monde
inconnu » (5). Car devant
un tel cataclysme, seul un dieu semblait encore pouvoir mettre un
terme à la furie de l’Océan. Seulement, au lieu
de tempérer, de modérer le déchaînement
des éléments, il leur redonna espoir en faisant paraître
un continent au-delà de l’horizon ; comme s’il
avait lui-même reculé devant le soulèvement
des mers, déserté la profondeur de leurs flots, comme
si son seul pouvoir de consolation face à l’Océan
était de promettre un rivage comme terre de salut.

Ivan Aivazovsky, Chaos, création du monde,
1841, Musée de congrégation arménienne des
Mhitaristes, Venise, Italie
Les découvertes recueillies
dans la quête du nouveau monde ne sauraient se réduire
aux terres rencontrées. Ces longues journées sans
soleil, ces nuits de terreur sur l’Océan ont été
sans doute la première découverte du nouveau Monde,
un monde inachevé, à la fois sans limites apparentes
et perpétuellement tourmenté. Des pensées étranges,
des spectacles fantastiques se sont emparés des hommes durant
la traversée, dévoilant un monde terrifiant : un monde
sans Dieu, rebelle aux espoirs et consolations des hommes, un univers
où le malheur ne promettrait aucun salut, aucune délivrance.
Et probablement plus que l’impuissance des mots à rapporter
tous les malheurs qui les ont accablés, le ton laconique
de Vespucci trahit l’angoisse de voir même les choses
les plus certaines, Dieu et le Monde, vaciller sur elles-mêmes.
V
Nous avons jusque là tenter de cerner, dans le demi-silence
de Vespucci, la démesure, l’excès propre aux
innombrables et interminables fléaux qu’abritent les
étendues inconnues de l’Océan. La traversée
prépare encore d’autres drames. Car, si un écart
subsiste entre la vérité du voyage et les souffrances
énumérées ; si Vespucci ne dit pas tout, il
nous révèle tout de même que l’expérience
s’est accomplie dans les parages de l’insupportable.
Les terreurs de l’interminable n’éclairent pas
encore suffisamment les épreuves malheureuses des marins,
d’autres événements restés muets les
ont probablement assailli. Et si ce n’était pas en
raison de leur chiffre, ni de leur manteau d’éternité
mais de leur puissance et du domaine où ils font rage ? Ne
peut-on pas imaginer quelque chose de pire qu’un naufrage,
que l’incertitude du retour ou l’attente inquiète
d’une terre derrière l’horizon ? Cette vérité
que nous cherchons pourrait être donnée par la rencontre
d’une infortune suprême, d’une mésaventure
qui surplomberait les autres en démultipliant leur gravité.
Prenons à témoin, devant le silence de Vespucci, un
officier russe anonyme, juste avant le naufrage de son navire, le
Saint-Pierre, près de l’Alaska, en 1741 : «
Les nuits devenaient toujours plus longues & plus obscures,
& par là même le danger plus éminent, parce
qu’à tout moment on avait le naufrage à craindre.
En même tems l’eau douce allait manquer tout-à-fait.
Le travail excessif devient insupportable au peu d’hommes
qui restaient encore sur pied ; ils criaient à l’impossible,
lorsqu’on les sommait de faire leur devoir. La mort qui leur
paraissait inévitable tardait trop à leur gré
de venir les délivrer de leurs maux »
(6).
Comme dans le bref récit de Vespucci, les éléments
se déchaînent ou viennent à manquer et en s’abattant
sur les hommes, décuplent leur malheur. Seulement, cette
fois, les marins crient à l’impossible, montrant et
réclamant à la fois la fin de l’odyssée.
Un vacarme remplace les prières et les plaintes rendant brutalement
audible ce que la discrétion de Vespucci laissait difficilement
entendre auparavant : la multiplicité et l’ininterruption
des maux effraient bien les hommes mais leur convergence imprévisible,
brusque ou lente les délivre également. Au 16ème
comme au 18ème siècle, la mer voit indéfiniment
revenir la même fatalité, les infortunes se conjuguent,
conspirent entre elles pour former une mélange indivisible
que les hommes ne pensent pas pouvoir surmonter. Dès lors,
dans ces instants où la vie tourne en survie, la mort, l’extrémité
des souffrances apparaît comme une libération. Déjà,
Vespucci, dans son bref récit, nous rappelait combien lui
et ses compagnons avaient perdu l’espoir de survivre, comment
la mort était devenue pour eux quasi-certaine juste avant
la découverte d’une terre. Pourquoi alors n’en
avoir rien dit ? Il est possible, après tout, que les hommes
du rang de Vespucci, pilotes ou commandants, se faisaient un honneur
de ne pas douter du succès de leur entreprise, de ne pas
sombrer totalement dans le désespoir. L’attente et
l’acceptation de la fin étaient peut-être laissées
au marins comme un signe de faiblesse. Impossible, pourtant, de
croire longtemps à cette répartition sociale du courage
quand à on écoute ce même officier russe reconnaître
à son tour la situation extrême qui était la
leur : « je ne sais s’il y a une situation
plus disgracieuse au monde, que celle de naviguer par une mer inconnue.
Je parle d’expérience, & je puis dire avec vérité,
que pendant les cinq mois qu’à duré ce voyage,
j’ai eu peu d’heures d’un sommeil tranquille,
sans cesse en danger & en souci, dans des contrées ignorées
jusques-là » (7).
Comme Vespucci, pressé de célébrer son Dieu
de les avoir sauvés du vide terrifiant de l’Océan,
cet officier ne peut tout à fait croire et nous faire croire
à sa rencontre avec l’extrémité de la
détresse humaine. Son récit peut attester des dangers,
de la vigilance incessante et fiévreuse ; il ne peut soutenir
la réalité, la vérité qui s’est
annoncée au croisement des extrêmes du monde et de
l’expérience humaine. Seuls les marins, finalement,
ont le courage de dire, par leur sombre lucidité, éclipsant
tout rêve de gloire dorée, quel rapport impossible
se noue entre la vie et la mort aux limites du monde. La mort n’est
plus cet accident extérieur qui anéantit la vie. Là
où la vie devient insupportable, la mort s’enracine
dans la vie comme le pouvoir, accepté par les uns, repoussé
par les autres, d’échapper à la fatalité
qu’impose l’Océan. Les hommes parviennent à
l’état de survie. Cet état ne simule pas la
vie proche de son degré zéro, séparée
du trépas d’un dernier souffle, il dévoile aux
vivants que la mort ne peut être l’extrémité
de la vie, la mer finissant de les convaincre en leur réservant
le pire.
Passé ce point extrême du voyage, les récits
des hommes qui rentreront ne seront que des histoires de survivants.
La gravité qui passe dans les paroles de Vespucci trouverait
peut-être là un autre point d’ancrage. Cette
façon de montrer et de pourtant retenir ce qu’il ne
peut avoir oublié symbolise sans doute le sort des hommes
disparus, sans tombe, sans trace sur la terre, pudeur pour les proches
restés à terre qui n’ont pas connu la joie promise
du retour.

Ivan Aivazovsky, Tempête, 1854, Musée
de Russie, Saint Petersbourg, Russie
Mais ce n’est
pas à ceux-là que Vespucci s’adresse, il commémore
bien plus avec ces marins qui comme lui ont traversé l’insupportable.
Frôler la mort ou perdre la vie, c’est déjà
quelque chose à raconter mais savoir qu’il y a un au-delà
de la mort et qu’il ne ressemble en rien au paradis, cela reste
en travers de la gorge, et pour les gens raffinés un mets difficile
à avaler.
VI
Qu’avons-nous fait, nous qui connaissons si peu la mer et pourtant
soucieux de dire ce que la terre ne peut savoir, sinon tenter d’être
le destinataire des paroles de Vespucci ? Nous avons donc pris, pour
passer au-delà de ses paroles, le manteau déjà
usé d’un autre voyageur en quête d’inconnu,
celui de l’utopie. Seulement pour le revêtir, fallait-il
rester sourd aux opinions réduisant les utopies à des
voyages et des mondes imaginaires, car elles ne prennent pas leur
source dans un univers radieux et libre d’images dont chaque
homme pourrait à sa guise disposer pour peindre une terre inconnue.
Les utopies naissent près de ces lieux négatifs dans
lesquels on ne peut séjourner mais seulement les traverser;
elles parlent d’événements impalpables, de choses
impossibles qui apparaissent et qui disparaissent aussi rapidement
que des vagues mourant dans l’écume. Les paysages utopiques
tirent leur pouvoir d’évocation de l’impuissance
des choses à se défaire de leur état forcé
de fantaisie ou de mirage, ils s’éclairent par ces choses
enchaînées à la surface du monde qui ne peuvent
acquérir la fermeté et la dureté de la terre,
la solidité d’un fait qui les rendrait digne d’être
racontées. Le masque de l’utopie était alors précieux
pour décrire les épreuves que les marins ont traversées
dans leur quête océanique : un monde terrifiant qui perd
ses amarres, ne ressemblant plus tout à fait à l’ancien
sans prendre encore la figure d’un espace habitable et humain
; l’extrême et l’interminable, la terreur et la
survie, l’effacement passager de la transcendance de Dieu et
de la Mort, autant de phénomènes incroyables qui peuvent
être difficilement déplacés, racontés hors
du lieu où ils sont apparus.

Ivan Aivazovsky, La mer noire la nuit, Musée
d’Odessa, Ukraine
Voilà pourquoi,
c’est peut-être finalement la mer en personne qui murmure
au creux des paroles de Vespucci, une mer qui retient les hommes et
les paroles comme si le langage prenait sa source dans ses flots,
comme s’il n’était pas lui-même revenu sur
terre, qu’une partie de lui s’était abîmé
dans la profondeur des océans. Le langage de la mer ou des
vagues de silence qui s’échouent sur les rivages de la
terre.
Notes :
1 VESPUCCI AMERIGO, Mundus Novus, 1504, publié dans
Le nouveau monde, les voyages d’Amerigo Vespucci (1497-
1504), Mars 2005, Editions Chandeigne, p 135.
2 ibid, p 134.
3 ibid, p 135.
4 ibid, p 135.
5 ibid, p 135.
6 Histoire des naufrages ou recueil des relations les plus intéressantes
des Naufrages, Hivernements, Délaissements, Incendies, Famines
& autres événements funestes sur Mer ; qui ont été
publiées depuis le quinzième siècle jusqu’à
présent, Librarie Cuchet, 1789, Vol III, p 274.
7 ibid, p 270.
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