Marginal dans les Andes à l’époque pré-incaïque,
le culte du soleil (ou d’Inti) connut un essor proportionnel
à celui de l’empire inca qui, l’imposant aux peuples
qu’il soumettait, en fit en moins d’un siècle avant
l’arrivée des Espagnols en 1532, la religion officielle
de 8 millions d’indiens sur un territoire de 950 000 km².
Sans doute parce qu’il donna lieu à l’édification
de palais couverts d’or comme le temple du soleil de Cuzco qui
alimentèrent le mythe de l’El Dorado des conquistadores,
mais aussi, du point de vue des indiens, parce qu’il correspond
à une époque glorieuse de leur histoire, le culte du
soleil reste aujourd’hui celui qui frappe le plus les imaginations
et a imprégné le plus vivement les mémoires.
Plus qu’une simple divinité tutélaire, le soleil
était, pour les Incas, leur symbole totémique, leur
matrice originelle. Aussi, lorsqu’ils se proclamaient Intiq
churin (1) (« fils du soleil »), fallait-il le comprendre
littéralement comme « enfantés par le soleil ».
Qu’un groupe ethnique plaçât son origine dans un
animal (le jaguar, le serpent…) était chose commune dans
l’Amérique précolombienne. Mais revendiquer une
ascendance aussi élevée que celle du soleil fut le coup
de génie stratégique des Incas : dans ces régions
de haute altitude au climat rigoureux où le soleil était
ressenti plus qu’ailleurs – la frange côtière
désertique, par exemple – comme la source de toute vie,
on comprend quelle autorité ils tirèrent de cette filiation
auprès de leurs voisins immédiats et comment ils purent
asseoir sur celle-ci leurs futures prétentions hégémoniques.
Voici comment le chroniqueur espagnol Bernabé Cobo (2) rapporte
que les Incas expliquaient mythologiquement leur origine solaire :
Wiraqucha (3), lors d’une seconde genèse, sortit
des eaux du lac Titicaca (à la frontière du Pérou
et de la Bolivie actuels) pour créer le soleil, la lune et
les étoiles. Il avait déjà créé
le ciel et la terre lors de la première genèse. Puis
il créa une espèce d’êtres humains capables
de se gouverner, à la tête de laquelle il nomma Manqo
Qhapaq, le fondateur de la dynastie inca. Avant qu’il n’aille
prendre sa place dans le ciel comme le lui avait commandé Wiraqucha,
le soleil convoqua ces hommes et leur tint ce discours : « Vous
et vos descendants conquerrez de nombreux pays et nations et deviendrez
de grands souverains. Puissiez-vous toujours me considérer
comme votre père, vous proclamer mes enfants et ne jamais oublier
de m’honorer tel quel ». Après avoir prononcé
ces paroles, il remit à Manqo Qhapaq l’insigne
royal, la maskapaicha (4), qui fut porté par tous
ses successeurs. Puis il s’éleva immédiatement
dans le ciel avec la lune et les étoiles.
Cette ascendance se traduisait, pour la personne de l’inca,
par un rapport de consubstantialité avec l’astre solaire
: l’inca était le représentant terrestre du dieu-soleil,
son incarnation humaine. Partant, il était d’essence
divine et son peuple lui vouait un véritable culte. Dès
son intronisation, d’ailleurs, symboliquement, il reniait toute
parenté terrestre en se détachant de sa famille pour
ne plus se consacrer qu’à sa fonction divine. Pour marquer
cette rupture d’un sceau définitif, il épousait
sa sœur et, par ce mariage sciemment incestueux (5), renonçait
ostensiblement à sa condition humaine antérieure, acquérant
ainsi de son vivant même une dimension mythique en rejoignant
le mythe originel du premier inca Manqo Qhapaq qui avait
épousé sa sœur Mama Oqllo. Certains ont
pu entrevoir dans cette exception incestueuse une intention eugénique,
de « purification de la race ». Mais son institution tardive
– si l’on excepte le précédent originel
de Manqo Qhapaq -, sans doute sous Pachakutiq ou
Tupaq Yupanki (les 9e et 10e incas sur les douze ayant régné)
semble l’infirmer. Par ailleurs, c’est oublier que les
Incas, bien au contraire, ont toujours favorisé, dans une optique
diplomatique, les unions interethniques entre altesses de sang royal
avec les peuples soumis de leur plein gré en particulier. Wayna
Qhapaq lui-même, le 11e inca, épousa très
officiellement la fille du prince de Quito, en actuel Equateur, alors
royaume de Qara. En revanche, les enfants nés de telles
unions ne pouvaient légalement avoir aucune prétention
au trône inca, encore que certains s’y risquèrent
à l’occasion de sombres « intrigues de palais ».
C’est ainsi qu’Atawallpa, l’« inca
» qui le premier rencontra Pizarro et ses conquistadores, avait
pour père Wayna Qhapaq, mais pour mère une
princesse killaiqa probablement ramenée d’Equateur par
son grand-père Tupaq Yupanki. Il semble plus plausible
que cette exception incestueuse soit l’expression d’une
montée de l’absolutisme et d’un processus de divinisation
du souverain qui marquèrent le règne de Pachakutiq
(6), l’Alexandre le Grand des Incas, que l’aura qu’il
acquit par l’ampleur de ses conquêtes et ses qualités
de chef d’état hors pair, plaçait au-dessus des
lois des mortels et même de ses prédécesseurs.
Dès lors, il réserve au soleil un traitement de «
familiarité » stricto sensu : il s’adresse à
lui comme à un proche, alors qu’il ne parle à
Wiraqucha qu’avec les marques du plus profond respect.
Son pouvoir est sans limite, sa parole sacrée et infaillible.
La contredire est commettre un sacrilège. Il ne se déplace
que sous un dais, à l’intérieur d’une litière
portée par des membres de la caste impériale. Des serviteurs
le précèdent et balaient le chemin qu’il doit
emprunter, ôtent les pierres saillantes du chemin qui pourraient
faire trébucher ses porteurs. On se prosterne face contre terre
à son passage. Les plus hauts dignitaires de l’Etat ne
se présentent devant lui qu’à genoux, pieds nus
et un fardeau sur le dos en marque de soumission. Personne ne peut
le regarder dans les yeux. Lors de la première rencontre entre
l’inca Atawallpa et Pizarro le conquistador, à
Cajamarca, l’empereur ne posa jamais son regard sur son interlocuteur,
parlant à un noble qui transmettait les paroles du souverain
au traducteur de Pizarro… De même, tout ce que touchait
l’inca (ses vêtements, les restes de son repas…)
était sacré, inaccessible à tout homme, enfermé
dans des coffres puis brûlé et dispersé aux vents
par un noble spécialement affecté à cette fonction.
Il ne portait ses vêtements qu’une seule fois, immédiatement
brûlés après usage. Pour le peuple, enfin, les
rapports de l’inca avec le soleil étaient si étroits
que lorsque ses forces diminuaient, on avait peur de voir le soleil
lui-même perdre son éclat et cesser d’envoyer à
la terre sa lumière et sa chaleur bienfaitrices. Aussi priait-on
en toute occasion pour la force, la santé ou le rétablissement
de l’inca, dont dépendaient l’ordre du monde et
la bonne marche des choses. Ainsi, les anciens Péruviens avaient
la conviction profonde que leur sort, leur bien-être, étaient
indissociablement liés à ceux de leur souverain, qu’ils
craignaient moins comme un tyran terrestre qu’ils ne le révéraient
comme une sorte de « père ancestral », de dieu
humain.
Bien qu’il représentât pour les Incas la source
de toute vie, le soleil n’en était pas pour autant une
simple énergie vitale ou une entité abstraite. C’était
un acteur à part entière de la vie politique quotidienne
: aucune décision, en particulier d’ordre militaire,
n’était prise sans le consulter. Par ailleurs, il était
« nourri » comme une personne : un tiers de la production
agricole de l’empire lui était dévolue ainsi qu’à
son clergé. A la tête de ce clergé se trouvait
le grand-prêtre du soleil, le Willaq Umu (le «
seigneur qui annonce, informe, raconte »), autrement dit qui
rend les oracles. Il était forcément de sang royal (c’était
en général le frère ou l’oncle paternel
de l’inca) et était le principal conseiller du souverain,
jusqu’à ce que Pachakutiq ne réduisît
sa sphère d’influence au domaine strictement religieux.
Il chapeautait une pyramide de prêtres subalternes devins, guérisseurs
et même confesseurs qui, selon leur rang, organisaient les cérémonies
rituelles, les offrandes et les sacrifices. Il résidait à
Cuzco et officiait au temple du soleil, le Qurikancha. Les
chroniqueurs espagnols divergent sur la question de son train de vie
et de son statut matrimonial, mais il est maintenant à peu
près unanimement admis qu’il vivait dans une opulence
en rapport avec son rang et qu’il n’était pas soumis
au vœu de chasteté.
Le soleil possédait par ailleurs ses propres servantes, les
« vierges du soleil », recrutées parmi les plus
belles jeunes filles des fameux akllawasi (« maisons
des élues »), sortes de couvents ou de maisons d’éducation
où des « religieuses » (les mamakuna)
les formaient au culte du soleil, au service de l’inca (à
préparer ses repas, à filer la laine de vigogne et à
tisser les fines étoffes de ses vêtements) ou à
devenir la parfaite épouse d’un dignitaire auquel elles
seraient offertes par l’inca. Ces jeunes filles étaient
« prélevées » dans tout l’empire dès
l’âge de 8 ou 9 ans par des magistrats prospecteurs. Vers
leurs 13 ou 14 ans, les akllawasi où elles étaient
élevées les faisaient comparaître devant l’inca
qui sélectionnait en personne celles qui seraient affectées
au culte du soleil et des divinités principales. Elles devenaient
ainsi les « épouses du soleil » et devaient observer
une chasteté absolue, à moins que l’inca, qui
était l’émanation vivante de la divinité,
n’eût voulu en disposer pour son propre compte…
Lors de grands événements – l’intronisation
du nouvel inca, la mort de l’inca, une campagne militaire, la
fête du soleil (Inti raymi) au solstice d’hiver,
l’observation de mauvais présages astronomiques comme
sous le règne de l’avant-dernier inca Wayna Qhapaq
– c’étaient elles qu’on offrait en sacrifice
au soleil.
De nos jours encore,
certaines communautés conservent dans leur parure vestimentaire
la trace de l'ancien culte du soleil, telle cette enfant de la communauté
de Willuq, dans l'actuelle « Vallée sacrée
des Incas », sur l'épaule gauche de laquelle on distingue
un Inti stylisé parmi les motifs de sa liklla.
Le culte du soleil, imposé à tout le tawantinsuyu
(7), avait ses lieux cérémoniels dans tous les grands
centres urbains – qui étaient souvent les temples préexistants
des peuples conquis auxquels on avait adjoint l’idole solaire
et le culte qui lui était rattaché. Mais le principal
et le plus opulent d’entre tous était le célèbre
Qurikancha de Cuzco, la capitale de l’empire, dont
le nom, signifiant littéralement « l’enceinte d’or
» n’était pas usurpé. En effet, s’étendant
sur une surface de 400 m², sans doute à l’emplacement
de l’ancien Intikancha (l’« enceinte du
soleil »), le temple primitif élevé par le premier
inca Manqo Qhapaq, il comprenait plusieurs sanctuaires dont
le principal, le Qurikancha à proprement parler, était
entièrement tapissé de plaques d’or fin repoussé.
Tous les objets, idoles et vases qu’il contenait étaient
en or. L’inca disposait dans la pièce d’un trône
en or supporté par quatre piliers de pierre ouvragés,
où il se tenait pendant les cérémonies. Mais
le plus spectaculaire était le « jardin du soleil »
qui descendait graduellement en terrasses vers la rivière Watanay
et qui consistait en un fac-similé, en or, d’un jardin
naturel. En effet, les prairies herbeuses qu’on y voyait, avec
leurs arbres, leurs oiseaux, leurs troupeaux de lamas et leurs bergers,
jusqu’aux champs de maïs, tout était en or ! Ce
jardin précieux était en quelque sorte une offrande
permanente au soleil en même temps qu’un reflet miniature
de la splendeur de celui-ci, l’éclat de l’or rappelant
celui de l’astre. Lors de la conquête, les Espagnols pillèrent
allègrement le lieu, fondirent toutes ces richesses pour les
envoyer grossir en partie le trésor royal, se partagèrent
le reste du butin et le perdirent souvent au jeu… Le temple
lui-même, échu en partage à Juan Pizarro, le frère
de Francisco Pizarro, le commandant des conquistadores, fut donné
ultérieurement par ce premier aux frères dominicains
qui, pour « extirper l’idolâtrie » indienne,
élevèrent sur les fondations de celui-ci, comme ils
le firent partout ailleurs, un monastère, encore visible de
nos jours à Cuzco. Il dut être reconstruit plusieurs
fois après les nombreux tremblements de terre qui secouèrent
cette région de grande activité sismique. Seules les
fondations inca, s’élevant pourtant à plusieurs
mètres au-dessus du sol, ne bougèrent pas d’un
pouce…
Le culte solaire connaissait son apothéose le 24 juin lors
de la célébration de l’Inti raymi (la
« fête du soleil »). Cette date coïncide avec
le solstice d’hiver, moment où, dans l’hémisphère
austral, le soleil s’éloigne de plus en plus vers le
nord et les ombres s’allongent. Les Incas craignaient que celui-ci
ne poursuive sa course vers le septentrion et disparaisse à
tout jamais derrière l’horizon, laissant les hommes en
proie à la faim et au froid. Aussi, dès le 21 juin,
les grands prêtres s’efforçaient-ils de retenir
le soleil en « amarrant » son orbe à des Intiwatana
– littéralement : « attaches du soleil »
– (dont deux exemples remarquables nous sont restés au
Machu Picchu et à Pisaq), sortes de grands
rochers grossièrement polis et offrant une protubérance
: le point d’amarrage. Démarrant sur l’Hawkaypata
(la « place du repos »), la place centrale de Cuzco (aujourd’hui,
la Place d’Armes), et au temple du soleil, les festivités
s’étendaient progressivement à toutes les provinces
de l’empire et duraient une semaine. Le jour du solstice, avant
le lever du soleil, l’inca, qui avait jeûné pendant
trois jours pour se purifier, se trouvait sur l’Hawkaypata,
entouré des membres de la famille royale. Les Kuraka
(gouverneurs de province), qui n’étaient pas de sang
royal, se trouvaient sur une autre place, le Kusipata (la
« place de la liesse »). A l’apparition des premiers
rayons du soleil, tous s’accroupissaient, en signe d’adoration,
les bras levés et les mains devant le visage. Ils lui envoyaient
des baisers, affirmant ainsi qu’ils l’adoraient et le
reconnaissaient comme leur père naturel. Bientôt, l’inca
se relevait et invitait le soleil, son père, à boire
la chicha, la bière de maïs sacrée, qu’il
versait dans une jarre dont le contenu, répandu dans un canal
creusé dans la pierre, coulait de l’Hawkaypata
jusqu’à l’Intiwasi (la « maison
du soleil »), dans le temple du soleil. Puis il buvait lui-même
et invitait les membres de sa famille à en faire autant. La
cérémonie se poursuivait au temple du soleil où
l’inca offrait à celui-ci les vases en or qui avaient
contenu le breuvage sacré ; puis sur la place jouxtant le temple,
où des délégations de toutes les provinces de
l’empire venaient apporter leurs offrandes au soleil, en général
des répliques en or de leur faune régionale. Puis venaient
les sacrifices de lamas, le premier pour lire dans le cœur et
les poumons de celui-ci les augures concernant les campagnes militaires
à venir et les prochaines récoltes ; les autres en offrande
au soleil. Mais la fête du soleil était aussi une fête
de la fécondité : elle marquait le début des
travaux agricoles dont l’inca donnait l’impulsion en labourant
lui-même un champ de maïs sacré au moyen d’une
taklla (une bêche) en or. Elle joignait donc à
un caractère cosmique une dimension tellurique, rappelant que
dans la mystique inca comme chez de nombreux peuples primitifs, le
ciel et la terre sont étroitement associés. La fête
du soleil, rétablie légalement par le gouvernement péruvien
en 1930, est toujours fêtée de nos jours, sur l’esplanade
de la citadelle de Saqsawaman (le « nid du faucon »),
sur les hauteurs de Cuzco.
Offrande de la chicha au soleil
par l'inca, le jour d'Inti raymi
S’il fait l’objet du culte principal chez les Incas, le
soleil n’est pas pour autant le dieu le plus puissant de leur
panthéon. Il n’est lui même que le fils de Wiraqucha,
le seul dieu incréé, créateur, en revanche, du
monde et de toute chose. Symboliquement, il figurait au centre de
l’autel principal du temple du soleil, à Cuzco, sous
la forme d’une image ovale en or, et le soleil n’était
qu’à sa droite, sous la forme d’une image plus
petite, en or et à forme humaine, la lune étant placée
symétriquement à sa gauche, sous la forme d’une
image également plus petite, en or et à profil vaguement
humain. Sous le règne de Pachakutiq, il fut reconnu
officiellement que le soleil, suivant toujours la même course
et dépendant des nuages pour être visible, était
soumis à des lois plus puissantes et que Wiraqucha
lui était supérieur. Qui était donc Wiraqucha,
ce dieu des dieux incas, qui, sculpté à même le
flanc de la montagne, veille, hiératique et cyclopéen,
sur la cité stratégique d’Ollantaytambo,
« verrou » de la vallée sacrée de l’Urubamba
(le fleuve sacré des Incas) contrôlant l’accès
au sacro-saint Machu Picchu, distant d’à peine
30 kilomètres ?
« Wiraqucha » est un nom quechua signifiant littéralement
« le lac de graisse », ce qui ne peut manquer de nous
faire songer au lac Titicaca, où les mythes incas situent d’ailleurs
la première apparition de ce dieu. Et de fait, les plus anciennes
traces archéologiques d’un tel culte se situent dans
le bassin de ce lac et sont attribuées à la civilisation
de Tiwanaku, qui s’y développa entre le Ier
siècle après J.-C. et le XIIIe siècle. Dans sa
langue vernaculaire, l’aymara, la langue de Tiwanaku,
Wiraqucha s’appelait probablement Tiki. On
en trouve une saisissante représentation sur la célèbre
porte improprement appelée « porte du soleil »
– et qu’on aurait dû appeler « porte de Wiraqucha
» – encore aujourd’hui, sur le site même de
l’ancienne capitale de l’empire de Tiwanaku.
On ne sait avec certitude si le culte de Wiraqucha chez les
Incas est d’origine (les Incas, avant l’ère des
grandes conquêtes, aux XIIIe et XIVe siècles, cohabitaient,
dans le bassin du Cuzco, avec des groupes ethniques aymaraphones peuplant
l’étage écologique supérieur au leur, la
puna, situé entre 3700 et 5000 mètres d’altitude,
qui auraient pu leur faire adopter le culte de ce dieu) ou un «
import » tardif, datant de l’annexion à leur fédération
du grand empire de Wari-Chanka, lui-même fortement
imprégné par la culture de Tiwanaku, au milieu
du XVe siècle, qui sonne le début du grand expansionnisme
inca. Dans ce cas, il aurait intégré leur panthéon
selon des lois diplomatiques dont les Incas allaient se faire coutumiers
par la suite : l’intégration dans leur panthéon
de la divinité principale du peuple conquis en échange
de l’adoption par celui-ci du culte du soleil comme religion
officielle.
Wiraqucha apparaît sous d’autres noms et doté
d’une puissance plus ou moins comparable à d’autres
endroits du Pérou : on le reconnaît dans le dieu Kon
du brillant empire Chimu (pour lequel, curieusement, il est
cette fois le fils du soleil), et dans le dieu Irma des peuples de
la côte nord, bientôt rebaptisé Pachakamaq
(« l’ordonnateur, le protecteur du monde ») par
les Incas, après annexion de cette région à l’empire.
Comme au soleil, les Incas lui élevèrent deux temples
: l’un à Cuzco, le Kiswarkancha (l’enceinte
en kiswar – Buddlelia longifolia H.B.K. –,
arbre poussant à partir de 3500 m et marquant le début
de l’étage écologique de la puna), sur lequel
s’élève la cathédrale aujourd’hui,
et le temple de Raqchi (dont il reste encore d’imposantes
ruines), au sud de Cuzco, sur l’ancienne route du Qullasuyu,
la province sud de l’empire – l’actuelle route de
Sicuani et Puno.
Subordonnés à Wiraqucha, on trouvait dans le
panthéon inca, Killa, la lune, sœur du soleil,
Inti Illapa, le tonnerre, dieu très important car
associé à la pluie donc garant de la fertilité
des sols, et K’uychi, l’arc-en-ciel. Killa
et K’uychi possédaient leur chapelle propre
dans le Qurikancha de Cuzco.
Parce qu’il était un culte des origines, le culte du
soleil ne pouvait être qu’élitiste, celui des descendants
des ayllu (8) fondateurs, des panaka (9) nobles
; un culte de caste, autrement dit, le signe d’appartenance
à une communauté restreinte et privilégiée.
De fait, il reposait sur des mystères et des connaissances
astronomiques qui dépassaient de loin l’entendement et
la culture religieux de la base. Le bas peuple, lui, continuait d’adorer
les divinités qu’il vénérait déjà
à l’époque pré-incaïque, essentiellement
Pachamama, la « terre mère », garante
de la fertilité des sols et de la fécondité des
femmes, et toutes sortes de waka, lieux saints (grottes,
pics de la cordillère, torrents, rochers à forme anthropomorphique
ou simplement étrange, amoncellements de pierres…) où
il croyait que résidaient les esprits ancestraux de la communauté.
Après la victoire des Espagnols, le représentant du
soleil sur terre disparu en la personne de l’inca Atawallpa
exécuté, le culte solaire s’évanouit avec
lui. De toute façon, selon la logique andine, il était
dans l’ordre des choses que le dieu du vaincu s’éclipsât
devant celui du vainqueur. Par le passé, le dieu Kon
des Chimus avait bien « fui » devant un Pachakamaq
plus puissant que lui. Mais, contrairement au modus operandi inca,
les évangélisateurs espagnols n’inclurent pas
dans la sainte trinité les dieux de leurs vaincus… Pour
autant, la substitution se fit moins, dans l’esprit des indiens,
selon une rupture que selon une assimilation, un glissement, voire
une juxtaposition. Aussi, sur les étonnantes peintures religieuses
coloniales de l’école dite « de Cuzco » du
XVIIIe siècle (10), commandes officielles de l’Eglise
catholique pour catéchiser mais exécutées par
des indiens, voit-on des auréoles ceignant la tête du
christ darder leurs rayons solaires et des Vierge Marie flanquées
de lunes, ou encore des cierges en forme de zigzags ressemblant étrangement
à Inti Illapa, le dieu du tonnerre… De même,
du baroque flamboyant et agressif de la fameuse église d’Andahuaylillas
(11), surnommée à juste titre la « Chapelle Sixtine
de l’Amérique du sud », surgit-il un immense soleil
en or qui n’aurait pas déparé dans le temple du
soleil de Cuzco ! Ultime soubresaut subtilement et discrètement
subversif de cultes anciens dont le souvenir ne devait jamais totalement
s’éteindre dans la mémoire collective indienne.
Notes :
1. Tous les mots quechuas sont transcrits dans l’orthographe
« normalisée » homologuée par un décret
du ministère de l’éducation péruvien de
1985 et utilisée par un grand nombre de quechuaphones écrivant
leur langue, de linguistes et d’enseignants des programmes d’éducation
bilingue. Cette orthographe repose sur l’utilisation de 3 voyelles
– a, i, u. Je m’écarte en cela des graphies de
l’Academia Mayor de la Lengua Quechua qui utilisent les 5 voyelles
a, e, i, o, u issues de l’espagnol, proposant une orthographe
trop hispanisée et bien que celle-ci soit d’usage fréquent
dans le Cuzco, notamment sur les panneaux toponymiques à l’usage
de la circulation routière. Je suis en cela mon maître
César Itier, titulaire de la chaire de quechua à l’INALCO
de Paris, auteur du précis de grammaire Parlons quechua, L’Harmattan,
1997, d’une thèse de doctorat sur le théâtre
colonial quechua, chercheur au Centre d’Etudes sur les Langues
Indigènes d’Amérique (CELIA) du CNRS.
2. Bernabé Cobo, Historia del nuevo mundo, Séville,
1895, cité par Rafael Karsten (voir la bibliographie).
3. Le dieu créateur de l’univers. Voir le 5e paragraphe
à son sujet.
4. Tresse en laine de vigogne multicolore enroulée plusieurs
fois autour de la tête, au-dessus du front, de laquelle pendait
le llawtu, frange écarlate à glands de la même
couleur, fixés à de petits tubes en or. Cette tresse
était par ailleurs surmontée d’un large pompon
portant à son extrémité supérieure trois
petites plumes noires et blanches de l’oiseau sacré Polyborus
chima chima, quriqinqi ou qiqinqa en langue vernaculaire (aussi appelé
alqamari ou karanchu, en quechua argentin - pour ce dernier terme
uniquement), de la famille des falconidés. L’inca portait
aussi aux lobes des oreilles d’énormes disques d’or
symbolisant le soleil, qui le firent surnommer « orejones »
(« grandes oreilles ») par les subtils conquistadores…
Les membres de l’aristocratie avaient le droit de porter le
llawtu mais d’une couleur autre qu’écarlate, qui
était réservée à l’inca, et des
disques auriculaires mais de moindre taille que ceux de l’empereur.
5. L’inceste était par ailleurs totalement proscrit dans
l’empire et puni de mort, à tout le moins de mutilation.
Sa définition était même très large et
englobait toute union ou rapport charnel avec un parent proche : tante,
nièce, cousine…
6. Ce nom signifie littéralement « celui qui retourne,
renverse, révolutionne le monde » et est généralement
traduit par « le réformateur du monde ». Une statue
d’une hauteur de 36 mètres lui a été élevée
en plein Cuzco.
7. Le nom de l’empire inca en quechua, signifiant littéralement
« les quatre provinces ensemble ». Ces quatre provinces
sont le Chinchasuyu au nord, l’Antisuyu à l’est,
le Kuntisuyu à l’ouest et le Qullasuyu au sud.
8. Ensemble de familles formant une communauté partageant un
même territoire, des terres cultivables…
9. Des lignages.
10. Visibles, notamment, au « Museo de arte contemporaneo »,
à Cuzco.
11. A 45 km au sud de Cuzco, sur la route de Puno.
Bibliographie
des ouvrages consultés pour la rédaction de cet article
:
- Academia Mayor de la Lengua Quechua, Diccionario Quechua-Espanol-Quechua,
Municipalidad del Qosqo, 1995.
- Louis Baudin, La Vie quotidienne au temps des derniers Incas, Hachette,
1955.
- Bernard Baudouin, Les Incas, adorateurs du dieu soleil, Editions
de Vecchi, 1998.
- Alfredo Candia Gomez, La Ceramica prehispanica del Qosqo, Municipalidad
del Qosqo, 1996.
- Bertrand Flornoy, L’Aventure inca, Amiot-Dumont, 1954.
- Rafael Karsten, La civilisation de l’Empire inca, Payot &
Rivages, 1993.
- Siegfried Hüber, Au Royaume des Incas, Librairie Académique
Perrin, 1975.
- Danièle Lavallée, Luis Guillermo Lambreras, Les Andes,
de la préhistoire aux Incas, L’Univers des Formes, Gallimard,
1985.
- Jorge A. Lira, Diccionario Kkechuwa-Espanol, Universidad Nacional
de Tucuman, 1944 (réédité en 1982 à Bogota
dans Cuadernos Culturales Andinos, N° 5). Ce dictionnaire, bien
qu’antérieur de 41 ans à la normalisation orthographique
du quecha et proposant des graphies devenues obsolètes, demeure
la « bible » incontestée de tout quechuisant. Malheureusement,
il est d’une rareté extrême, même en réédition.
J’ai l’immense honneur de le posséder et remercie
en cela César Itier qui m’a mis sur la trace (qui menait
à Séville) de l’unique exemplaire de cet ouvrage
connu de lui hormis le sien, trouvé dans un marché aux
puces de Lima après des années de recherche…
- Henri Stierlin, L’Art inca et ses origines, Editions du Seuil,
1986.
- Bernard Villaret, Arts anciens du Pérou, Les Editions du
Pacifique, 1978.
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