Au palais de l’Escurial, le soir, dans les derniers jours de
Juillet 1588…
Le soir tombe sur l’Escurial et donne au bâtiment des
allures de sépulcre.
Philippe II, roi d’Espagne, a trouvé refuge dans la salle
de la grande bibliothèque. Dans le silence et le recueillement,
muni d’une simple chandelle, il goûte au plaisir de se
retrouver seul, entouré des œuvres les plus dignes de
l’Esprit humain, patiemment réunies au cours de ses années
de règne. Le cadre et l’atmosphère aident à
la réflexion…

Aujourd’hui, il repense à la bonne nouvelle portée
par ce messager venu de Galice : l’Armada a quitté le
port de la Corogne… Enfin ! La formidable expédition
a repris sa route après un mois d’immobilité et
vogue désormais sur l’océan en direction de l’Angleterre
dont elle a peut-être déjà aperçu les côtes…
Il est maintenant trop tard pour faire machine arrière, pour
revenir sur sa décision, le sort en est jeté, le souverain
s’en remet à la grâce de Dieu...
Des sentiments contrastés l’étreignent en cet
instant de profonde introspection : la fierté et le soulagement,
bien sûr, de voir se concrétiser un projet de si longue
haleine, dont l’ambition affichée sied parfaitement à
la grandeur de la couronne d’Espagne ; mais aussi l’angoisse
et le poids accablant des responsabilités qui pèsent
sur les épaules des souverains à chaque engagement majeur.
De façon insidieuse, le souvenir de Charles Quint affleure.
Il revoit son père, ce 25 octobre de l’an de grâce
1555, dans le château de Bruxelles, tout habillé de noir
au milieu de sa Cour, renoncer au pouvoir après quarante ans
d’un règne harassant et lui remettre, à lui, Philippe,
« la monarchie et la charge de l’Eglise de Dieu ».
Parfois, quand il sent poindre la lassitude du pouvoir et les affres
de la mélancolie, il répète à haute voix
l’injonction paternelle... et reprend courage, lui le roi pieux,
le champion de la chrétienté catholique, le bras séculier
de la Contre Réforme, le serviteur dévoué de
l’Inquisition !
« La charge de l’Eglise de Dieu… ».
Oui, les faits parlent en sa faveur depuis plus de trente ans…
N’est-ce pas lui qui a réprimé la révolte
des Morisques, ces populations musulmanes prétendument converties
depuis 1492 et la chute de Grenade, autonomes de fait et fières
de leur particularisme, qui se sont révoltées en 1567
après qu’un édit royal eût interdit l’usage
de la langue arabe ?
N’est-ce pas lui encore qui s’emploie à soulager
la Méditerranée du danger des pirates barbaresques qui,
partis des côtes maghrébines, viennent fondre sur les
embarcations chrétiennes ?
N’est-ce pas lui enfin qui a joué un rôle majeur
dans la limitation du péril ottoman en répondant à
l’appel du pape Pie V, en prenant part à la Sainte Ligue
au côté de Venise, pour triompher de la flotte turque
à la bataille de Lépante (1571) ; « cette
plus belle journée du siècle » aux dires
de Cervantès qui, présent au combat, y perdit l’usage
de la main droite ?
Cependant, cette lutte régulière contre les fidèles
de la foi mahométane est bien peu de chose comparée
au grand dessein qui l’occupe depuis les premiers jours de son
gouvernement : l’application rigoureuse du dogme catholique
et le reflux irréversible de la « religion prétendue
réformée » en Europe.
Pour se faire, sur le sol espagnol, il laisse toute latitude à
la Sainte Inquisition pour débusquer les rares communautés
protestantes, réduire les « alumbrados » ou contrôler
les emportements mystiques de Jean de la Croix ou Thérèse
d’Avila.
Aux Pays-Bas, sous domination espagnole, la bulle papale autorisant
l’introduction de l’Inquisition dans les Flandres a suscité
la « révolte des gueux » qu’il s’emploie
à subjuguer depuis des années par l’envoi de troupes
de plus en plus nombreuses.
En France, les guerres de religion font rage. Depuis la mort d’Anjou
en 1584, frère cadet du roi Henri III, le successeur désigné
du souverain (si ce dernier venait à disparaître) n’est
autre que son cousin Henri de Navarre de confession huguenote…
L’idée que la couronne de France puisse tomber dans l’escarcelle
d’un prince protestant est inacceptable pour Philippe II qui,
dès lors, soutient, par l’envoi massif de pièces
sonnantes et trébuchantes, le parti de la Ligue et son chef
le duc de Guise dont les prétentions à la couronne de
France s’affirment jour après jour…
Dans les deux dernières affaires évoquées, celle
des Pays-Bas et celle de France, un pays s’ingénie à
contrarier les plans de Philippe pour entraver la bonne marche de
sa politique ; ce pays honni, c’est l’Angleterre !
L’Angleterre d’Elisabeth, cette reine montée sur
le trône à la même époque que lui et qui
gouverne son royaume avec la même autorité, cette reine
prétendument vierge qui à plus de cinquante ans n’a
toujours pas connu l’hymen, cette reine excommuniée par
le pape pour avoir rompu avec le catholicisme de Marie Tudor et rétablit
l’anglicanisme de son père Henri VIII (religion nationale
qui si elle conserve des aspects du catholicisme comme la hiérarchie
épiscopale s’inspire largement des dogmes calvinistes),
cette reine qui vient de faire décapiter Marie Stuart, l’ancienne
souveraine catholique d’Ecosse qu’elle maintenait prisonnière
depuis dix huit ans et qu’elle soupçonnait de comploter
contre elle, cette reine qui soutient de plus en plus ouvertement
les insurgés protestants des Pays-Bas et porte secours à
Henri de Navarre en France…
De plus, aux motifs politiques et religieux s’ajoute un enjeu
de la plus haute importance : la maîtrise des mers… La
couronne d’Angleterre est le seul royaume à oser contrecarrer
la puissance maritime de l’Espagne à vouloir briser son
monopole commercial vers le Nouveau Monde, à semer moult embûches
tout au long de la route des Indes. Ces provocations ne cessent de
se répéter depuis maintenant un quart de siècle,
des raids de Hawkins à Saint Domingue aux coups de force de
Francis Drake sur l’isthme de Panama… Ce même Drake,
fieffé corsaire mandaté par la reine qui se permet de
sillonner les mers, de capturer trois galions remplis d’or à
Lima et de rentrer à Plymouth en triomphateur… A quoi
servent tous les efforts des conquistadores, l’exploitation
sans relâche des mines du Potosi, les dangers bravés
sur les mers hostiles si de vulgaires ruffians s’emparent impunément
des cales aurifères ?
Oui, décidément, la patience du roi n’a que trop
duré, il n’est que temps de mettre l’Angleterre
à la raison. Il se souvient de don Juan, feu son frère,
qui bien des années auparavant lui conseillait déjà
d’envahir l’Angleterre et de délivrer Marie Stuart…
Il avait repoussé alors cette éventualité, inquiet
à l’idée qu’une Angleterre redevenue catholique
puisse s’allier à la France contre lui. Le contexte a
changé, le projet a fait son chemin, petit à petit…
Evoqué dès 1583, il ne prend forme véritablement
que deux ans plus tard. L’environnement est favorable : le nouveau
pape Sixte Quint rêve d’une action d’éclat
pour initier son pontificat et raviver les flammes de la Contre Reforme,
des pêcheurs espagnols continuent à être harcelés
par des navires anglais, Elisabeth envoie des troupes aux Pays-Bas
commandées par Leicester, enfin Drake occupe, pille et met
à sac le port galicien de Vigo (du 7 au 17 octobre), se livrant
au vandalisme sur les édifices et objets de culte… la
coupe est pleine.
Un débarquement en Angleterre n’est point chose aisée,
il nécessite un engagement financier que le roi estime à
3 ou 4 millions de ducats et, de fait, une aide pécuniaire
substantielle du Saint Siège. Philippe requiert des avis éminents,
celui du marquis de Santa Cruz, amiral fidèle si souvent victorieux,
celui d’Alexandre Farnèse, duc de Parme et gouverneur
général des Pays-Bas… Après avoir écouté,
le roi décide seul et dessine alors les contours du projet
: mettre en place une imposante flotte de guerre (« una
Armada ») de 150 navires composée de galions royaux,
de bateaux marchands basques ou de caraques allemandes et capable
de transporter plusieurs dizaines de milliers d’hommes qui partirait
de Lisbonne pour débarquer en Irlande et obliger les forces
anglaises à dégarnir l’entrée de la Manche,
qui ferait dans un second temps sa jonction avec les hommes du duc
de Parme, embarqués sur des navires à fond plat, et
qui, assurant la protection de ce nouveau convoi, conduirait l’ensemble
de la flotte vers les rivages du Kent…

Philippe II se souvient avoir donné ses premières instructions
en juillet 1586, ignorant encore qu’il lui faudrait deux longues
années pour voir enfin son souhait se réaliser. Et Dieu
sait que ces vingt quatre mois ont été parsemés
d’obstacles, d’accidents, de coups d’arrêt
et de désillusions !
La tâche s’avère vite gigantesque, il faut préparer
les troupes, construire des navires à Cadix, concentrer les
fournitures à Séville, stocker les biscuits et les viandes
salées, le riz, les grains, le fromage, le goudron, les cordages,
le bois de charpente, les vêtements, les souliers, les sacs,
les piques, les pelles et les armes… Il faut poursuivre coûte
que coûte malgré le coup de force de Drake qui pénètre
dans le port de Cadix en avril 1587, capture ou détruit 24
navires et désorganise durablement les préparatifs par
le danger qu’il laisse planer. Il faut continuer en dépit
des crises de goutte qui oblige le roi à garder la chambre
de longues semaines, il faut persévérer nonobstant les
retards pris dans l’appareillage de la grande flotte et le désordre
apparent qui semble régner à Lisbonne. Il faut savoir
modifier sa tactique en abandonnant l’idée d’un
premier débarquement en Irlande et conserver celle d’une
jonction des deux flottes dans la Manche. Il faut savoir surmonter
les coups du sort quand le typhus s’abat sur Lisbonne en janvier
et février 1588, emportant deux mille marins dont le chef de
l’expédition lui-même : don Alvaro de Bazan, marquis
de Santa Cruz…
Il faut trouver un remplaçant. Le choix du roi se porte sur
don Alonso Pérez de Guzman, marquis de San Lucar de Barremeda,
comte de Niebla et duc de Medina Sidonia. Ce bon administrateur des
affaires navales n’a certes pas accepté sa nomination
de gaieté de cœur, lui qui se dit piètre navigateur,
sujet au mal de mer, et qui semble douter de la viabilité de
l’expédition… Cela n’empêche, ce membre
de la Toison d’or, rejeton d’une des plus prestigieuses
familles espagnoles, saura par son nom, son rang et son autorité
se faire respecter de la fine fleur de la noblesse castillane prenant
part à l’entreprise. Philipe lui fait confiance et le
nomme « capitaine général de la mer océane
»
Medina Sidonia reprend et achève avec efficacité l’œuvre
initiée par Santa Cruz. Tout s’accélère
à partir du mois d’avril 1588 : les bateaux sont passés
en revue, la bannière royale est bénie le 25, la flotte
au complet est enfin réunie à Lisbonne le 9 mai.
130 bateaux avec à leurs bords 19000 soldats, 10000 marins,
2400 canons capables de tirer 12400 boulets et à leur tête
le San Martin du Portugal, bateau amiral de 1000 tonneaux,
gagnent la haute mer en descendant majestueusement le Tage le 28 mai,
cap au nord…
Le souverain n’est pas pour autant au bout de ses peines. L’Armada
avance péniblement et met deux semaines pour atteindre le cap
Finisterre ; plus grave encore, le pourrissement d’une partie
de la nourriture embarquée oblige la flotte à ravitailler
à la Corogne. A peine déroutée, l’Armada
perd une trentaine de bâtiments violemment déportés
par une soudaine tornade soufflant sud-ouest…
Le monarque a encore en mémoire le courrier de Medina Sidonia
relatant la catastrophe. A cette occasion, le duc a laissé
entendre à son souverain qu’il était toujours
temps de renoncer au projet mais Philippe a rejeté la proposition
sans appel : il sait que cette guerre est juste, il est convaincu
que Dieu ne peut vouloir l’interrompre, il convient donc de
repartir au plus vite après le retour des bateaux égarés
par la tempête.
L’annonce du second départ de l’Armada le 22 juillet
de la Corogne le comble de joie. Il sait que les jours à venir
lui paraîtront interminables, accroîtront sa fébrilité
dans l’attente exacerbée des nouvelles triomphales…
Au palais de l’Escurial, le soir, dans les derniers jours
de Septembre 1588…
Le soir tombe sur l’Escurial et donne au bâtiment des
allures de sépulcre.
Le désastre est consommé mais le visage du souverain
conserve son impassibilité légendaire.
La blessure est vive et profonde mais il ne convient pas au souverain
espagnol de laisser poindre ses sentiments avec effusion. La fonction
royale impose la retenue, le stoïcisme chrétien vers lequel
le monarque tend oblige à la réserve et au silence.
Dans cette épreuve, l’image d’un père recevant
avec équanimité les vicissitudes de l’existence
lui servira à nouveau de modèle : Charles Quint avait
su accueillir la victoire de Pavie sans laisser échapper la
moindre émotion ; lui, Philippe, a reçu la nouvelle
funeste en restant, à l’image de son palais, de marbre…
Les anecdotes à ce sujet courent déjà dans tout
Madrid… Certaines prétendent que le souverain aurait
écouté sans sourciller le récit du courrier arrivé
de Santander et qu’au terme de la narration il se serait contenter
de répondre : « Je rends grâce à Dieu
dont la main m’a pourvu de telle sorte que je puisse mettre
à la mer une autre flotte aussi puissante que celle que nous
avons perdu perdue au moment où je choisirai. Il importe peu
qu’une rivière parfois s’étrangle si la
source coule abondamment » avant de reprendre sa plume
à sa table de travail. Une variante, plus laconique, lui fait
dire, flegmatique et fataliste : « J’ai envoyé
les vaisseaux se battre contre des hommes et non pas contre les vents
et les vagues de Dieu ».
Sans doute, ses deux versions sont-elles apocryphes ; d’autant
que le désastre ne s’est révélé
dans toute son étendue que lentement et progressivement avant
que les lambeaux de l’invincible Armada n’atteignent les
rivages cantabriques et le golfe de Biscaye le 21 Septembre.
Par la lettre de Medina Sidonia datée du 21 août accompagnée
de son diario (son journal de bord), fort de l’exposé
déprimant du capitaine Balthazar de Zuniga, au gré des
rapports envoyés des Pays-Bas par Alexandre Farnèse
concernant la jonction manquée, en proie aux rumeurs parlant
d’épaves espagnoles sur les côtes irlandaises,
Philippe peut, dès lors, par bribes, reconstituer le périple
malheureux qui fut celui de l’Armada durant soixante jours…
La flotte a bien repris sa route le 22 Juillet. En l’espace
de deux journées, elle atteint l’entrée de la
Manche et franchit le Cap Lizard le 24. La tentation est grande d’attaquer
tout de suite la flotte anglaise qui mouille à Plymouth comme
le conseillent Recalde et Oquendo, ces marins basques expérimentés
qui secondent Medina Sidonia, mais les ordres du roi sont les ordres
du roi et ces derniers commandent de rejoindre Farnèse aux
Pays-Bas…

L’Armada avance tant bien que mal le long des côtes britanniques
avant de se heurter pour la première fois à la flotte
anglaise. Celle-ci est loin d’être ridicule, inférieure
en nombre sans doute (105 navires, 1540 soldats, 14385 marins), mais
plus maniable, mieux armée et à proximité de
ses bases… Conscient de cette relative infériorité
numérique et refusant de fait un affrontement direct, lord
Howard Effingham adopte une tactique novatrice, il aligne les bateaux
en file, les uns derrière les autres, le navire amiral conduisant
la flotte. Chaque navire lâche successivement sa bordée
de canon sur l’adversaire et rebroussant chemin lui envoie la
bordée de son autre flanc : pour la première fois dans
l’histoire navale européenne la bataille dite «
en ligne » est expérimentée.
En dépit de ces innovations, l’Armada parvient à
donner le change lors des affrontements du 2 et du 3 août :
la voici arrivée au large de l’île de Wright…
Toujours sans nouvelle de Farnèse, malgré l’envoi
de messagers le 25 et 31 juillet, Medina Sidonia sollicite un nouveau
coursier le 4 août et envisage de mouiller à Portsmouth
pour attendre le renfort venu de Flandres mais les Anglais l’en
empêchent. La flotte espagnole est déportée par
les vents vers le goulet du Pas-de-Calais, elle longe Boulogne pour
finalement jeter l’ancre près de Calais le 6.
Le gouverneur catholique de cette ville française offre un
accueil chaleureux aux navires ibériques, Medina Sidonia reçoit
enfin le message tant attendu de Farnèse mais le contenu de
ce denier le consterne et l’atterre : l’armée des
Flandres ne pourra être acheminée avant le 12 ! En effet,
mal informé de l’avancée de l’Armada, le
duc de Parme ne pensait pas que cette dernière serait aussi
rapidement sur les lieux de l’opération. De plus, Farnèse
a réparti ses bateaux de guerre dans le port d’Anvers,
de Dunkerque, de Nieuport et de Sluys et dissimulé les barges
dans les voies d’eau intérieures dans le but de déstabiliser
les Hollandais qui se demandent s’il ne prépare pas un
débarquement sur Amsterdam et font, de facto, patrouiller trente
cinq navires au large.... Cette attente forcée de six jours
plonge Medina Sidonia dans la crainte, conscient de la vulnérabilité
de sa flotte au repos…
Cependant, dans le camp anglais, la situation est également
jugée préoccupante, l’Armada et les troupes de
Farnèse ne sont plus guère éloignées que
de 25 miles, il faut intervenir de façon décisive avant
que la jonction fatale ne soit réalisée. Un conseil
de guerre se tient le 7 au matin… Une idée audacieuse
est élaborée au cours de l’entrevue. Pour semer
le chaos et le plus grand désordre dans les rangs adverses,
huit bateaux incendiaires bourrés d’explosifs, huit brûlots,
seront lancés sur les navires espagnols mouillant les uns à
côté des autres. L’objectif recherché est
atteint ; ainsi pour éviter ces « bombes flottantes »,
les bateaux de l’Armada sont contraints de larguer les amarres
; l’affolement est général au point que certains
capitaines en sont réduits à couper les chaînes
de plusieurs ancres : l’Armada se met à dériver,
certains navires sont même déportés sur les hauts
fonds flamands où ils s’échouent.
Medina Sidonia reconstitue à grande peine sa flotte avec les
bateaux qui ont pu le rallier mais c’est une formation restreinte
qui subit l’assaut des Anglais. La bataille du détroit,
aux larges de Gravelines, terrible et confuse, va durer presque une
demi-journée ; l’artillerie fait rage, des milliers de
boulets sont tirés de part et d’autre et le combat s’achève
une fois les munitions épuisées. Si aucun adversaire
ne remporte de succès décisif, force est de reconnaître
que la marine de la perfide Albion est parvenue à ses fins
: désorganiser l’ordonnancement de l’Armada, l’éloigner
le plus possible des Flandres, endommager le plus grande nombre de
navires ennemis…
Medina Sidonia profite de l’accalmie pour sonner le rappel des
troupes et fait donner le canon de son navire amiral. La moitié
seulement de la flotte obtempère à son ordre. Les capitaines
ont-ils cru, comme d’aucuns le prétendent, que le San
Martin était en train de couler et qu’il fallait dès
lors se mettre en sécurité ? Quoi qu’il en soit,
ce geste d’insubordination est insupportable pour le capitaine
général de la mer océane qui ne tolère
pas la remise en cause de son autorité et, de fait, transforme
son vaisseau en cour martiale devant laquelle vingt capitaines fautifs
sont amenés à comparaître. L’un d’entre
eux, don Cristobal de Avila (avec qui Medina Sidonia entretient des
relations de voisinage dans la région de Sanlucar) est pendu
pour l’exemple en haute de la vergue d’une pinasse, placée
au milieu de la flotte pour être vue de tous…
Malgré le revers que vient d’enregistrer l’expédition,
la lourdeur des pertes humaines, les nombreuses avaries occasionnées
par l’affrontement et le moral déclinant des troupes,
l’Armada n’entend pas s’avouer vaincue. Medina Sidonia
tient conseil le 9 au soir. Des trois possibilités offertes
: regagner la Manche pour rejoindre Farnèse, débarquer
seul dans le Yorkshire ou prendre le chemin du retour vers l’Espagne,
la première reçoit les suffrages du haut commandement
espagnol… mais les vents s’obstinent à être
contraires pendant les quatre journées qui suivent et mettent
en échec -de façon plus radicale encore que les bateaux
anglais- les résolutions ibériques. Le 13 août,
Medina Sidonia, dépité, doit renoncer définitivement
à son objectif et changer ses plans : l’idée du
débarquement en Angleterre est abandonnée et il convient,
dès lors, de ramener sans encombres les 112 navires restants
à bon port. Pour ce faire, et comme il est impossible de rebrousser
chemin, un seul itinéraire demeure envisageable : mettre le
cap au Nord-Nord-Ouest jusqu’au 61° de latitude, passer
entre Orkney et les îles Shetlands, contourner l’Ecosse
et l’Irlande en s’appuyant sur les vents dominants du
sud-ouest, puis, une fois en haute mer, se laisser porter à
tribord jusqu’à la Corogne. Pour pallier le manque de
cartes et la faible expérience de pilotes peu habitués
à naviguer dans ces eaux, des marins hollandais et écossais
sont capturés en chemin.
Le 21 août, arrivé aux Shetlands, Medina Sidonia débarque
et dépêche un de ses officiers, don Balthasar de Zuniga,
pour que ce dernier rende compte de la situation au roi.
A cette date précise, s’achèvent les certitudes
de Philippe…
Des trente derniers jours de voyage, il sait certaines choses, il
en devine d’autres, il en ignore encore beaucoup…
Il sait le calvaire de ceux qui ont pu regagner les côtes espagnoles.
Le San Martin a fait son retour le 21 Septembre dans le port de Santander,
menant dans son sillage une dizaine de navires, en piteux état
eux aussi. Depuis, d’autres bateaux sont rentrés mais
il est à craindre que la moitié de l’armada ne
revienne jamais. L’état lamentable et fantomatique des
survivants, hagards et dépenaillés, les navires délabrés
tenant à peine sur l’eau donnent une idée du martyr
enduré. Les récits se succèdent aux récits
et disent la même litanie : la diminution progressive des réserves,
la gestion draconienne des rations, la moisissure et la putréfaction
des biscuits, le manque d’eau douce, la dégradation inéluctable
de l’hygiène, les méfaits conjugués du
froid, de l’humidité, de la pénurie et de la fatigue,
les ravages de la dysenterie, du typhus, du scorbut ou de la grippe…
Il sait aussi le déchaînement des éléments
naturels, la multiplication des tempêtes au large de l’Irlande
et le sort réservé à ceux qui ne rentreront plus…
Depuis plusieurs nuits, son imagination fertile l’abreuve de
visions cauchemardesques qui défilent en un long cortège
funèbre… des vents cruels soufflant en rafale, terrorisant
les marins les plus endurcis et achevant l’œuvre des boulets
anglais, des grandes voiles déchirées, des voies d’eau
chaque jour plus profondes, de fiers galions ballottés par
la houle comme de vulgaires esquifs, des vaisseaux drossés
à la côte qui viennent heurter les récifs, des
navires qui sombrent corps et biens, des équipages noyés,
et des chapelets de corps gisant dessus l’arène, rejetés
par la mer en furie, visages blafards, tuméfiés et bouffis
de marins levantins, de soldats castillans ou aragonais dont la peau
hâlée par le feu des soleils estivaux se décomposera,
dépourvue de sépulture, dans le frimas et la brume des
rivages celtiques…
Philippe sait aussi que l’imagination est mauvaise conseillère,
qu’il est inutile et indigne de lâcher ainsi la bride
au désespoir. Passé le temps de la stupéfaction
vient celui du recul et de l’analyse. Il faut désormais
s’attacher aux causes de l’échec, chercher de façon
exhaustive les différentes erreurs, repenser aux ordres donnés,
quérir les avis autorisés, se perdre dans la lecture
assidue des dépêches venues du monde entier, recevoir
les ambassadeurs, reprendre et poursuivre son métier de roi
: grandeur et servitude de la couronne d’Espagne…
Philippe s’attelle à la tâche avec abnégation
sans se voiler la face ni estomper ses propres responsabilités
sous des prétextes fallacieux. Il peut d’ores et déjà
énumérer plusieurs failles et défauts.
A commencer par l’hétérogénéité
excessive de la flotte. L’alliance hétéroclite
de vrais vaisseaux de guerre (les galions), de bateaux marchands,
comme les caraques, et de petites embarcations de reconnaissance appelées
« pinasses » a clairement montré ses limites. Louer
des bateaux ne suffit plus, Philippe est conscient que la couronne
d’Espagne devra se doter bientôt, ainsi que les autres
puissances maritimes de l’Europe, d’une flotte de guerre
permanente : cela induit la construction de bateaux plus solides,
la fabrication de canons plus nombreux, une réflexion sur le
mode de financement d’un tel effort et, à court terme,
la sollicitation d’un nouvel emprunt auprès des banquiers
génois.
Au manque d’homogénéité de l’Armada
s’ajoutent les risques inconsidérés d’une
stratégie amphibie et complexe. Le roi en est conscient, il
sait que cette dernière n’a jamais fait l’unanimité
dans le cercle de ses intimes et de ses conseillers : faire dépendre
la réussite d’une telle entreprise de la jonction parfaite
de deux forces navales indépendantes et séparées
l’une de l’autre de 1500 kilomètres peut paraître
avec le recul pure folie. La mauvaise coordination des deux commandements,
la non maîtrise des eaux côtières hollandaises
sont autant d’arguments supplémentaires qui viennent
sanctionner une organisation défectueuse… Et le rôle
joué par Medina Sidonia dans cette affaire ? Le monarque se
souvient avec amertume du peu d’entrain avec lequel le duc avait
reçu sa nomination. Ce dernier, depuis qu’il a regagné
la terre ferme, multiplie les dépêches à destination
du roi dans lesquelles il se reproche sa propre impéritie,
se charge de tous les maux, se couvre d’opprobre et assume l’entière
responsabilité du désastre. Philipe ne sait que penser...

Une flotte dépareillée, une stratégie aléatoire,
un commandement défaillant… Cela est vrai sans doute
mais que valent ces allégations hypothétiques devant
cette autre explication qui ne cesse de le hanter, cette raison qui
balaie d’un souffle les arguments précédents,
cette cause qui ne souffre aucune discussion, cette cause première
: la volonté de Dieu…
Il n’est pas sans ignorer la manière dont les mécréants
de l’Europe septentrionale se sont emparés de l’événement,
le rôle qu’ils font jouer au Seigneur dans le déroulement
du désastre et la façon dont ils s’enorgueillissent
des faveurs qu’Il aurait eu à leur égard…Serait-ce
possible ? Dieu aurait-il vraiment choisi son camp ? Se serait-il
détourné de la fidèle Espagne ? Les doutes assaillent
le souverain, le plongent parfois jusqu’à l’abattement.
Pour éviter de céder à cette extrémité,
le souverain se remémore fréquemment le dernier courrier
de don Bernadino de Mendoza. Son ambassadeur dévoué
à la cour d’Angleterre ou à celle de France a
su trouver les mots justes capables de le rasséréner
: « nos pêchés sont si nombreux et si gros
qu’aucune punition que Dieu nous inflige ne peut être
déraisonnable…Dieu punit ceux qui l’aiment le plus
pour leur propre bien. »
Plaise à Dieu que le diplomate dise vrai…
L’Escurial s’est tu. Le quadrilatère de granit
semble s’être endormi. A flanc de montagne, sur les contreforts
de la chaîne de Guadarrama, à mille mètres d’altitude,
loin de Madrid et de ses mondanités courtisanes, le roi entretient
son désarroi à l’abri des rumeurs et des médisances.
L’Escurial est son refuge, l’œuvre de toute une vie
dont il ne se lasse jamais ; une résidence royale, un centre
d’étude, un musée, un couvent, un tombeau dans
lequel son cadavre viendra bientôt rejoindre celui de son père
quand Dieu aura daigné rappeler son âme auprès
de lui. Jamais bâtiment ne résuma mieux l’esprit
de son concepteur. Chef d’œuvre de dépouillement,
de sobre majesté, de froide harmonie, monument d’une
prodigieuse monotonie, délesté de surcharges plateresques
ou d’exubérances gothiques, palais dont le plan en forme
de gril rappelle l’instrument du supplice de saint Laurent en
l’honneur duquel le bâtiment fut construit, l’Escurial
est le témoignage le plus fidèle qu’il puisse
laisser aux générations futures de sa grandeur, de son
caractère et de son génie…
Philippe goûte cette réclusion volontaire. De son bel
appartement, bien aménagé près de la chapelle,
où il reçoit en audience, discute en son Conseil et
travaille ses dossiers avec la minutie d’un moine copiste en
son scriptorium, il ne souhaite plus sortir. Dans ces journées
de tourment et de discrédit, l’Escurial le protège
des fâcheux et le plein chant des moines hiéronymites
qui résonnent aux heures régulières de l’Office,
à complies, à matines et à tierce savent mieux
que tout soigner ses plaies, atténuer ses blessures et couvrir
les rires moqueurs et mauvais qui fusent de toute l’Europe…
Vêpres approche. L’atmosphère est lugubre. Les
jours raccourcissent de plus en plus vite. L’automne vient de
subjuguer l’été…
Philippe sent-il que le royaume d’Espagne vient, lui aussi,
d’entrer dans son automne, que les années glorieuses
du siècle d’or castillan sont désormais derrière
lui ? Perçoit-il déjà la montée en puissance
de l’Angleterre, de la France et des Provinces Unies sur les
mers et les océans du monde entier ? Peut-il se douter que
les souverains qui lui succéderont (Philippe III et Philippe
IV) n’auront ni l’envergure ni l’autorité
de leur prédécesseur ? Imagine-t-il qu’un nouveau
siècle d’or surgira peu après sa mort et s’épanouira
dans la première moitié du XVIIe siècle, mais
que cet acmé à défaut d’être politique
et économique sera culturel et artistique, qu’il verra
naître en l’espace de quelques années le mythe
de don Quichotte et de don Juan, le roman picaresque, les pièces
de Calderon de la Barca, Lope de Vega ou Tirso de Molina, les essais
de Baltasar Gracian, les poèmes de Gongora, les tableaux de
Vélasquez, Zurbaran ou Murillo ?
Peut-être l’appréhende-t-il ?...
Mais laissons-là Philippe, seul, s’abîmer dans
ses pensées ; laissons-le à ses regrets, à ses
rêves de grandeur échoués quelque part sur les
plages de Streedagh…
Le soir tombe sur l’Escurial et donne au bâtiment des
allures de sépulcre.
FIN
Ce texte
a été rédigé grâce aux lectures
suivantes :
L’histoire du monde (de 1492 à 1789), Editions
Larousse
I. Cloulas, Philippe II, Fayard, 1992
C. Martin et G. Parker, Le dossier de l’Invincible Armada,
Tallandier, 1988
G. Mattingly, L’épopée de l’Invincible
Armada, P.U.F, 1962
P. Padfield, Armada, Naval Institute Press, 1988
J. Pérez, L’Espagne de Philippe II, Fayard,
1999
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