« Oh,
ma Lolita, on ne me laisse jouer qu’avec des
mots ! »
Vladimir
Nabokov.
« La
vérité
est purement et simplement question de style »
Oscar
Wilde.
Alfred
Appel, l’un des commentateurs les plus autorisés
de Nabokov,
intime de la famille, rapporte cette anecdote à la fois
drôle
et édifiante : étudiant de Nabokov
à
l’université de Cornell en 1953-1954, il
était déjà
un fervent admirateur de l’œuvre de son professeur,
d’une
notoriété jusque là réduite
au cercle
restreint de l’émigration russe en Europe et
d’une poignée
d’universitaires américains plus ou moins
russophiles. En
1955, il fut envoyé en France dans le cadre de son service
militaire et profita d’un passage à Paris pour
chiner chez
les libraires du quartier latin. Il pensait connaître et
avoir
lu tous les titres de Nabokov dont il collectionnait
systématiquement
les éditions originales. Aussi, quelle ne fut pas sa
surprise
de trouver, sur le rayon d’un libraire consacré
aux
dernières parutions de l’éditeur
licencieux bien
connu des Anglo-Saxons Olympia Press[1],
calé
entre Until She Screams et The Sexual
Life of Robinson
Crusoe[2],
un exemplaire d’une certaine Lolita,
signé d’un certain Vladimir Nabokov ! Ce
titre étant
inconnu de lui, intrigué de trouver un roman de Nabokov,
dont
l’œuvre était
réputée élitiste et
hermétique, publié par un éditeur qui,
bien
qu’ayant à son catalogue Genet, Cocteau, Beckett,
Miller,
faisait essentiellement commerce de littérature
pornographique, Appel acheta le livre et le rapporta à sa
caserne. Emoustillé par la jaquette olivâtre bien
connue
et prisée des Anglo-Saxons, l’un de ses camarades
de
chambrée se proposa d’en faire une lecture
à haute
voix. Aussi entama-t-il le célèbre
incipit :
« Lolita, lumière de ma vie, feu de mes
reins. Mon
péché, mon
âme… ». A peine
passé
les premières lignes, il jeta le livre par-dessus son
épaule
en s’écriant :
« Hé, mais c’est de
la foutue littérature ! ». Sans
s’en douter,
ce bidasse amateur de littérature pornographique,
à
travers l’expression exubérante de sa frustration
– avec
la moue distordue de dégoût qu’on lui
imagine, faisait
preuve d’une tout autre sagacité que les John
Gordon[3]
et autres chroniqueurs littéraires qui, quelques temps
après, allaient crier haro sur le livre,
déclencher
« l’affaire Lolita »
et provoquer sa
double interdiction en France[4].
Il avait flairé
instinctivement, dès les premières lignes,
qu’il
s’exposerait à des lectures déceptives[5]
telles que celles
analysées dans notre précédent
article « La mer chez Nabokov : un anti-sea,
sex &
sun », que l’érotisme
n’y ferait pas
l’objet d’exhibitions, de scènes
explicites et
« réalistes »,
d’une « peinture
figurative », mais qu’il serait
à chercher dans
un ailleurs requérant un effort
intellectuel auquel il
n’était pas prêt.
« Laissons
tomber le sexe ! » déclarait
Nabokov dans une
interview au magazine Playboy en 1964.
Peut-être la
formule est-elle moins empreinte de mauvaise foi et de provocation
que ne le prétend Maurice Couturier, même si
Nabokov
prenait la précaution de préciser quelques lignes
avant
de quel sexe il s’agissait :
« Le sexe en
tant qu’institution, en tant que concept
général, le
sexe en tant que problème, le sexe platitude,
c’est
tellement assommant que les mots me manquent pour en
parler ».
Même s’il voit dans l’œuvre du
maître une « vaste
machine désirante » et que des phrases
telles que
celle que Nabokov met dans la bouche d’Humbert, narrateur de Lolita
(« Sex is but the ancilla of
art »,
c’est-à-dire « le sexe
n’est que le serviteur
de l’art ») laissent à penser
que le désir
est le moteur de la création chez celui-ci, on pourrait
prendre appui sur la négation
« but »
(« ne… que » en
français) pour
rappeler que sa représentation n’en est pas la
finalité
(ce que Couturier reconnaît parfaitement) mais pour aller
plus
loin en suggérant que le point d’application de ce
« désir »
nabokovien, sa cible, n’est déjà pas,
dès le
départ, le sexe en soi. L’exclamation de Nabokov
semble
plutôt trahir une certaine appréhension de se voir
cantonner dans une catégorie, celle d’un grand
écrivain
érotique, d’un écrivain qui, mieux que
ses
devanciers, aurait su poétiser le sexe. Lolita
n’était
parue aux Etats-Unis que six ans auparavant ; une grande
partie
de l’œuvre russe de Nabokov restait à
traduire ; cette
première et son succès de scandale
étaient
quelque peu « l’arbre qui cache la
forêt ».
De fait, à y regarder de près, les
scènes
érotiques – c’est-à-dire
à caractère
sexuel – ne sont pas si nombreuses que cela dans
l’œuvre de
Nabokov, concentrées surtout dans Lolita
et Ada ou
l’ardeur, les deux romans dans lesquels les
critiques puisent
naturellement leurs exemples lorsqu’ils se penchent sur
l’érotisme
chez Nabokov. Dans Chambre obscure, l’un
des romans de
Nabokov où le thème du désir sexuel
est
prépondérant, les scènes
d’amour entre
Kretchmar, gros bourgeois berlinois qui quitte femme et enfant pour
une jeune ouvreuse de cinéma arriviste et vulgaire, et
celle-ci, sont systématiquement escamotées. Leur
première nuit d’amour, qui n’intervient
qu’à la
fin du premier quart du livre, n’est qu’une
concession de Magda
en compensation de la détresse de Kretchmar qui
n’a pu
intercepter à temps une lettre de sa maîtresse par
laquelle sa femme apprendra l’adultère et se
résume à
une banale réplique de vaudeville :
« –
Allons, serre-moi bien fort, dit-elle en fermant les yeux. Je veux
bien te consoler »[6].
Les scènes
« déceptives », dont
nous avions examiné
deux exemples dans l’article précédent,
sont légion :
dès Machenka, le premier roman de
Nabokov paru en 1926,
la passion entre Ganine et l’héroïne
éponyme
s’étiole faute d’un refuge où
abriter leurs amours,
réduites à des « rendez-vous
incomplets »,
à des « contacts
insatisfaits ». Lors de
leur dernière entrevue dans un jardin public, Ganine, sur le
point de posséder une Machenka entièrement
offerte et
partiellement dénudée, y renonce cependant,
intimidé
par les bruissements indiscrets des frondaisons
écarquillées
du parc. Dans La Transparence des choses, Person
monte avec
une prostituée avec qui il escompte passer la nuit, mais
c’est
pour fuir l’image de son père qui vient de
décéder
dans leur chambre d’hôtel. A peine entré
dans la pièce
vénale, il se perd dans des rêveries sur un
écrivain
russe ayant séjourné dans la même
maison près
d’un siècle plus tôt.
Renonçant bientôt à
« remettre en forme un exécutant aussi
piteux »,
la prostituée le reconduit dans la rue. Dans Regarde,
regarde les arlequins ! encore, la nuit de noces
entre Vadim
et sa seconde femme, la pudibonde Annette, est un fiasco
total :
celle-ci fait tant de façons que lorsqu’elle
consent enfin à
être possédée, son mari se trouve
à bout
de ressources. Sa vigueur recouvrée et entré en
besogne, c’est Annette qui, protestant de douleurs, met fin
à
leur rapport, « expuls(ant) le poisson
frétillant
et sanglant », acculant son époux
à une
délivrance manuelle à laquelle elle refuse de
collaborer et assiste, effarée et
dégoûtée.
Certaines
scènes érotiques versent explicitement dans la
parodie : dans Le Don, Fiodor et Zina
attendent le départ
pour Copenhague de la mère et du beau-père de
celle-ci
pour disposer de leur appartement et consommer enfin librement
pendant quelques semaines leur passion. Malheureusement, au seuil de
la délivrance, après avoir accompagné
les
parents à la gare, chacun d’entre eux, comptant
sur l’autre,
s’aperçoit qu’aucun ne
possède la clé qui
leur permettrait de pénétrer dans
l’appartement et
d’en jouir à leur aise. Dans Lolita, la
première
nuit d’amour entre Humbert et Lolita dans la chambre des
« Chasseurs
enchantés »,
préparée
de longue date par celui-ci, atteint au comble du burlesque :
il
a gavé celle-ci de narcotiques pensant abuser
d’elle pendant
son sommeil. Au moment tant attendu, elle se réveille
soudain
et, pas le moins du monde effarouchée, prend le
contrôle
des opérations, la vierge endormie fantasmée se
muant
en une gamine dépravée déjà
déflorée,
prête à donner à Humbert un cours
d’éducation
sexuelle : « – Okay, dit Lolita.
Voilà
comment on s’y prend. »[7]
Mais c’est
certainement La Transparence des choses qui nous
réserve
la scène de sexe la plus cocasse de toute
l’œuvre de
Nabokov : de retour de leur voyage de noces en Italie, Armande
s’entiche de donner à ses ébats avec
Hugh un tour
fictionnel et théâtral en lui imposant de faire
l’amour
à l’heure du thé, tout
habillés, sans
préliminaires, et tout en se livrant à un
assommant
« papotage mondain » –
conditions qui mettent
à rude épreuve la virilité de Hugh et
transforment une partie de plaisir en un « cuisant
labeur ».
Dans les
rares scènes
« abouties »[8]
(la scène
du muret entre Annabelle et Humbert dans Lolita, la
fameuse
scène du canapé, encore dans Lolita, la
scène
de la grange en feu dans Ada), c’est de toute
évidence la
phase ascendante, plus longue, plus
« écrite »
et travaillée qui intéresse Nabokov
plutôt que
son climax, toujours très elliptique et allusif. Le sexe
n’y
est jamais nommé explicitement, toujours
métaphoriquement
et furtivement : « le sceptre de ma
passion »,
« mon désir
masqué », « la
tumeur cachée d’une passion
indicible », « le
solide serpent du désir »,
« le bibelot
local », « la rouge
écorchure »,
« le V de velours »,
« la fissure de
daim »... Nabokov donne toujours moins à
voir qu’à
imaginer. Maurice Couturier a d’ailleurs mis en
évidence une
structure
« détumescente »
récurrente
dans les grands romans érotiques nabokoviens : les
grandes scènes érotiques y sont toujours
concentrées
dans le premier tiers, les deux derniers connaissant un reflux, une
« décrue » sur ce
plan, et une
poétisation proportionnelle du discours. Après la
disparition de Lolita, Humbert écrit un poème sur
elle
sur le thème de l’Albertine disparue de
Proust, qu’il
insère dans son récit. Le corps
« écrit »,
poétisé, comble le vide laissé par
l’absence
du corps physique. Tout se passe comme si la
« séparation
des corps » (le rapt de Lolita par Quilty, la
séparation
entre Van et Ada) suscitait l’émergence
d’un langage autre
qui, se substituant à eux, les recréait sur un
autre
mode et assumait, reprenait à son compte la charge
érotique
du livre. On l’aura compris : la scène de
sexe en tant
que telle est très secondaire pour Nabokov et sa
représentation n’est pas une
préoccupation esthétique
majeure pour lui. C’est à un autre niveau, dans
une autre
dimension que trouve à s’exprimer, se
déploie, « se
joue » la poérotique[9]
nabokovienne…
L’écriture
poérotique surgit souvent là où
l’on s’y
attend le moins, à savoir dans des scènes non
centrées
thématiquement sur le sexe. Pour nous en convaincre,
examinons
de près le passage ci-dessous. Il est donné en
trois
versions : la première est celle de
l’original anglais
(extrait de l’édition originale
d’Olympia Press, 1955,
tome II, p. 79) ; la seconde est celle de la traduction de
l’édition originale française, due
à Eric
Kahane, parue chez Gallimard en 1959 (p. 230) ; la
troisième
est la nouvelle traduction de Maurice Couturier, parue chez Gallimard
en 2001 (p. 298) et qui figurera dans les œuvres romanesques
complètes de Nabokov dans la Pléiade.
Around
Christmas she caught a bad chill and was examined by a friend of Miss
Lester, a Dr. Ilse Tristamson (hi, Ilse, you were a dear,
uninquisitive soul, and you touched my dove very gently. She
diagnosed bronchitis, patted Lo on her back (all its bloom erect
because of the fever) and put her to bed for a week or longer. At
first she “ran a temperature” in American parlance,
and I could
not resist the exquisite caloricity of unexpected delights –
Venus
febriculosa – though it was a very languid Lolita that moaned
and
coughed and shivered in my embrace.
Vers
la
Noël, elle prit un mauvais refroidissement, et je dus la faire
examiner par une doctoresse amie de Miss Lester, une nommée
Ilse Tristamson (bonjour, bonjour, Ilse, vous avez
été
un ange de gentillesse et de discrétion, et vous avez
touché
ma colombe avec une douceur exquise). Elle diagnostiqua une
bronchite, tapota les omoplates de Lo ( dont la fièvre avait
hérissé les tendres florules) et prescrivit le
lit pour
une semaine au moins. Dès le début, Lo
« fit
de la température », comme on dit, et je
ne pus
résister à l’exquise
caloricité de voluptés
inédites – Venus febriculosa –
mais ce fut avec une
Lolita toute languide, qui toussait et gémissait et
grelottait
dans mes bras.
Vers
la
Noël, elle attrapa un mauvais refroidissement et fut
examinée
par une amie de Miss Lester, un certain docteur Ilse Tristamson
(salut, Ilse, vous avez été un ange de
discrétion,
et avez palpé ma colombe avec une douceur exquise). Elle
diagnostiqua une bronchite, tapota Lo dans le dos (dont la
fièvre
avait hérissé toute l’efflorescence) et
lui
prescrivit de rester au lit une semaine ou plus. Au début
elle
« fit de la
température » selon
l’expression consacrée, et je ne pus
résister à
l’exquise caloricité de voluptés
inattendues –
Venus febriculosa – même si ce fut une Lolita
très
languissante qui gémit, toussa et grelotta dans mes bras.
Le texte
s’annonce comme le récit ordinaire d’un
banal fait divers
de la vie domestique : un bref épisode
d’une pathologie
infantile de Lo. Le paradigme de la maladie, amorcé par
« un
bref refroidissement », est filé tout au
long du
texte par « une bronchite » (le
diagnostic),
« la fièvre »,
« de la
température »,
« caloricité »[10],
« languide »,
« toussait »,
« gémissait »,
« grelottait »
et semble inscrire définitivement celui-ci dans le contexte
réaliste d’une scène de la vie
familiale à
trois personnages (la malade, le père aimant, la doctoresse)
articulée au tour du thème-pivot de la maladie
passagère de l’enfant. A priori, le passage
n’est pas
destiné à avoir d’autre
portée que celle d’un
de ces « petits faits vrais »
dont parle
Stendhal et qui n’ont d’autre fonction que de
produire ces
« effets de réel »
dont parle Barthes et
dont se nourrit le roman réaliste. Mais dès la
parenthèse dédiée au
« docteur
Tristamson », s’amorce un
déboîtement
narratif (on dévie du simple récit vers
l’apostrophe
personnelle – noter le passage du
« elle » au
« vous » – à
un personnage
qu’Humbert-narrateur traite ici en personnage hors-texte,
lecteur
potentiel du récit de ses aventures qu’il entend
faire
publier après sa mort), et avec lui, une série de
déviations qui vont superposer au protocole
réaliste de
départ un tout autre niveau de lecture. Ne fût-ce
que
sur le plan du fond, l’hommage rendu à la
doctoresse pour sa
« discrétion »
introduit le soupçon
et fait allusion à une intratextualité[11]
inavouable, un double
fond de l’histoire qui, dévoilé,
romprait avec le tableau familial moral apparent. Car qui dit
« discrétion » dit
« choses à
cacher ». Dans ce cas, on assiste à un
renversement : c’est la diégèse[12]
qui est illusion et
le discours sur celle-ci (la parenthèse
au docteur) qui est réalité. Par ailleurs, le jeu
onomastique typiquement nabokovien sur le patronyme du docteur
« Tristamson » poursuit le
travail de
déréalisation de la scène de
départ. On
aura reconnu les échos tristaniens du nom et, avec eux, la
surdétermination tragique du passage par le rappel du mythe
des héros légendaires liés par une
passion
impossible et destructrice. Karl Proffer, dans son exhaustif Keys
to Lolita et Alfred Appel dans son The Annotated
Lolita,
complètent la référence au mythe des
amants
légendaires par une possible référence
au
Tristam Shandy de Sterne, dont
s’inspira beaucoup Diderot
pour son Jacques le Fataliste et
qu’affectionnait Nabokov.
La « motivation » semble moins
pertinente,
cependant, me semble-t-il, que celle du mythe des amants
légendaires.
Ne manque d’ailleurs-t-il pas seulement deux lettres au
prénom
du docteur (« Ilse ») pour en
faire une
Iseult ? Et cette
« Iseult tronquée »
ne serait-elle pas le reflet désespéré
et
parodique de cette « nouvelle
Iseult »
qu’aurait pu être Lolita pour Humbert
s’il avait existé
entre eux cet « amour réciproque
malheureux »
dont parle Denis de Rougemont et sans lequel le mythe ne peut
opérer[13] ?
Le background
artistique est d’ailleurs confirmé, un peu plus
loin, par le
latinisme Venus febriculosa[14],
allusion
directe aux Vénus de Botticelli, auxquelles Lolita est
d’ailleurs comparée à deux autres
reprises dans le
livre. Mais le latinisme est polysémique[15],
ici, et n’a pas qu’une fonction
poétique. Il est aussi
l’aboutissement d’une autre déviation,
érotique,
celle-là, amorcée en amont par le
thème de la
palpation auscultatoire, bientôt
récupérée
par l’obsession d’Humbert et transformée
par lui en désirs
d’attouchements érotiques dont l’aveu
éclate dans
le « et je ne pus résister à
l’exquise
caloricité de voluptés
inédites »,
qui constitue l’acmé du passage, et où
les
allitérations[16]
d’occlusives[17],
induisant une scansion heurtée et saccadée,
miment sur le plan phonétique et rythmique, les hoquets
spasmodiques de l’orgasme en perspective. La progression
paradigmatique est la suivante : « vous
avez touché »
/ « tapota » –
traduit par « palpa »
par Maurice Couturier / « je ne pus
résister à
l’exquise caloricité de
voluptés inédites ».
La fièvre elle-même, dans la logique
démente
d’Humbert, revêt un caractère
érotique et
devient febris erotica. Dans un chiasme[18]
hardi, le terme de
« caloricité » est
détourné de son sens médical pour
acquérir,
contaminé par sa contiguïté avec
« voluptés »
et sa qualification par l’épithète
gustative
« exquise », une valeur
érotique. Par
ailleurs, les deux adjectifs
« encadrants » du
chiasme (« exquise » et
« inédites »)
tissent un rapport logique de cause à effet
(d’effet
remontant vers sa cause, plus exactement, ici) qui laisse entrevoir
que la jouissance naîtra de la nouveauté des
expériences
sexuelles que le contexte promet à Humbert. Enfin, le
chiasme
est construit selon une logique syntaxique : les termes
« encadrants » appartenant
à la même
classe grammaticale (ce sont des adjectifs), ainsi que les termes
encadrés, tous les deux des substantifs. Tous les niveaux
(sémantique, syntaxique, logique, phonétique)
s’enchevêtrent afin de créer, sur le
plan
linguistique, une promiscuité de sensations, une moiteur
érotique. A la faveur de cette mêlée,
toute la
symptomatologie de la fièvre acquiert soudain un potentiel
érogène : « dont la
fièvre avait
hérissé les tendres florules »
/ « toute
l’efflorescence », traduit Couturier.
Kahane, nabokovien
en diable, se risque au néologisme litotique[19]
et précieux de la métaphore florale, assorti du
diminutif « -ule », choisissant
l’érotisme
de la suggestion, de l’estompage, du flou artistique.
Couturier,
plus littéral et universitaire, se contente de la prudente
« efflorescence ». Aucune des
deux traductions
n’est vraiment satisfaisante : celle de Kahane
sacrifie à
l’érotisme mais induit en erreur, faisant penser
aux seins
(et difficilement aux omoplates invoquées !),
alors que le « its » neutre de
l’original
anglais interdit de penser qu’il est parlé
d’autre chose
que du dos de Lolita.
« Efflorescence »
prémunit du contresens à la lecture mais ne rend
pas
justice à l’idée de la peau
piquetée de chair
de poule à cause de la fièvre, qui excite ici
Humbert.
Peut-être « dont la fièvre
avait piqueté
le velouté » (les dictionnaires donnant
aussi
« velouté » pour
« bloom »[20])
eût
été une solution préférable
– ce d’autant plus qu’Humbert ne cesse,
tout au long du livre,
de comparer la texture de la peau de Lo à celle, duveteuse,
de
la pêche ou de l’abricot.
L’issue
de la
scène (l’actuel sexuel in se)
est, comme presque
toujours chez Nabokov, élidé, réduit
ici au
monosyllabique « it » en anglais,
« ce »
en français. Culpabilité rétrospective
d’Humbert-narrateur ayant fait fi de la souffrance physique
de la
nymphette pour le seul assouvissement morbide et pervers de son
désir ? Peut-être. Nous sommes
à ce
moment-là dans la phase
« détumescente »
du livre, comme dit Couturier. Mais surtout, le non-dit est ici un
filigrane dans le voile de litote
généralisée
tissé des latinismes, métaphores, termes
précieux
et rares, polysémiques, qui créent une
suggestion, un
« dévoilement à
demi », tel ce
« chemisier bâillant sur une
hanche »
dont parle Barthes dans Le Plaisir du texte,
participant à
un processus d’exaspération,
d’excitation du désir
du narrateur (et du lecteur). Le plaisir sexuel passé (pour
Humbert, au moment de la narration, en prison), est totalement
récupéré par l’acte
d’écriture devenu
acte érotique en puissance. Dans sa cellule, Humbert
n’a
plus que les mots pour suppléer au corps absent de la
nymphette et il entend bien « transférer
tout le
plaisir sexuel passé dans le présent de
l’écriture,
sous la forme nouvelle d’un ludisme verbal, d’une
promiscuité
linguistique qui visent à recréer le frisson
d’une
promiscuité plus ancienne »[21]
pour
en recevoir une jouissance analogue.
Ainsi
donc, par ses constants
glissements sémantiques (du clinique vers
l’érotique),
l’« échangisme »
permanent entre les
différents niveaux de lecture possibles du texte
(réaliste
/ esthétique / érotique), grâce aux
jeux d’échos
internes entre les références
littéraires et
picturales, aux frictions discursives (ces passages sans
prévenir
de la narration au discours), ce va-et-vient polyglotte entre
l’anglais (dans l’original), le français
(dans la
traduction française seulement, à travers
l’idiotisme
« faire de la
température ») et
le latin, issus de Joyce, et qui seront
systématisés
dans Ada, où anglais, russe,
français, italien
et latin alterneront, sans traduction, en une farandole vertigineuse,
sans compter les passages dans des langues inventées par
Nabokov lui-même et dont on trouve une première
occurrence dans Lolita, l’acte
d’écrire même
devient un jeu érotique et transforme le texte, le mot, en
un
corps érogène.
La
« poérotique » de
Nabokov n’est qu’un
épiphénomène d’un mouvement
plus vaste qui
traverse l’œuvre nabokovienne, s’amplifie
dans Lolita
pour atteindre son apogée dans Ada,
d’abandon
progressif du principe de
référentialité au réel
comme mode d’écriture, et du renforcement, au
contraire, du
principe d’auto-engendrement,
d’autoréférentialité
du texte. Comme le notait déjà Jocelyn Maixent
à
propos de La Méprise, roman de Nabokov
datant seulement
de 1936, « La logique est parfaite,
irréprochable,
mais ce n’est pas la logique du réel :
c’est celle
d’une organisation interne
cohérente »[22] ;
cohérence interne que vont de plus en plus imprimer
à
l’œuvre, à partir de Lolita,
ses réseaux
phonétiques, ses filigranes métaphoriques, donc
une
autonomie de plus en plus importante conférée au
mot en
tant qu’entité propre, objet d’art
à part entière.
Le phénomène n’est pas nouveau et
remonte à la
source des théories sur « l’art
pour l’art ».
Initié par Mallarmé en poésie, Joyce
lui fit
gagner la prose. Jocelyn Maixent opère
d’intéressants
rapprochements avec Oscar Wilde, par ailleurs.
Mallarmé
déclarait à Jules Huret en 1891 :
« Le
monde est fait pour aboutir à un beau
livre ». Nabokov
parvint-il, dans l’inspiration débordante, la
pléthore
et la jubilation, à ce Grand Œuvre que
préparait
Mallarmé dans l’angoisse,
l’exténuation[23]
et le vertige de la page blanche et que la Grande Faucheuse ne
lui permit seulement pas de commencer[24] ?
Ne nous
méprenons pas et n’inférons pas une
apparente
facilité de l’œuvre abondante de ce
premier. A l’instar
de son illustre prédécesseur, la gestation se fit
aussi
souvent chez lui dans la douleur : la vigilance providentielle
de Véra Nabokov arrêta plus d’une fois
le bras
découragé de son mari sur le point de
précipiter
le manuscrit de Lolita dans
l’incinérateur du jardin
de leur maison d’East Seneca Street, à Ithaca, au
cours des
cinq laborieuses années que lui demandèrent la
composition du livre, entre 1949 et 1953[25].
Et il
connut à son heure ces projets avortés qui ne
virent
jamais le jour, tels ce Solus Rex ou cette Laura
à
laquelle il travaillait peu avant sa mort et dont nulle
ébauche
n’a été conservée.
« Croyez que ce
devait être beau » avait simplement
laissé
filtrer Mallarmé à ses proches de ce Grand
Œuvre qu’il
projetait, après leur avoir demandé de
détruire
ses notes peu avant sa mort, en 1898. Nabokov qui, soit dit en
passant, détruisit presque tous ses brouillons[26]
et qui
déclarait à un journaliste
« communiquer
ses brouillons serait livrer un extrait de ses propres
glaires »
ne parlait-il finalement pas en de semblables termes de sa Lolita
à venir en écrivant
à son ami le critique
américain Edmund Wilson « l’art
en est pur »
dans une lettre du 30 juillet 1954 ? Certes, les fins
dernières
sont peut-être différentes chez les deux
artistes :
plus métaphysique chez Mallarmé, dans sa
volonté
d’atteindre à l’essence primordiale des
choses, de déceler
un ordre caché du monde ; plus simplement
hédoniste
chez Nabokov dans son désir de créer par
l’encodage
du texte, la profusion, l’entrelacs et le choc des sensations
esthétiques un corps textuel vivant plus épais,
dense
et jouissif encore que le monde réel. Ainsi que les moyens
employés : Mallarmé prônait la
« disparition
élocutoire[27] »
du poète
dans son œuvre quand Nabokov, démiurgique,
imposait de plus
en plus, au fur et à mesure de la sienne, ce que Maurice
Couturier nomme avec justesse sa tyrannie
d’auteur. Mais
l’on retrouve ce rejet commun du dire, de la
dénotation, de
la figuration, ressenties comme mortifères, destructeurs du
réel, et cette même
nécessité d’inventer
un nouveau langage qui, mieux qu’une simple mimesis
du
monde, fût le monde lui-même, une incarnation,
sa
trace sensitive et objectale. Une essence pour
l’un ; une
jouissance pour l’autre, ce que Nabokov nommait l’aesthetic
bliss : la volupté de l’art.
Notes :
1.
Débouté
successivement par quatre grands éditeurs
américains à
cause du caractère scandaleux du sujet de son livre,
Nabokov,
en désespoir de cause, s’était
finalement laissé
convaincre par Doussia Ergaz, son agent littéraire
à
Paris, de laisser Lolita être
publiée par Olympia
Press, dont Nabokov ignorait totalement la
« politique
éditoriale » et qu’il savait
seulement être
le successeur des très sérieuses et dignes
Editions du
chêne ! Paris s’était fait une
spécialité
de publier les auteurs jugés trop licencieux et
déboutés
par les puritaines Amériques et Grande-Bretagne. A cent
mètres
à peine du 8 rue de Nesle, où était
sise Olympia
Press, se trouvait la Shakespeare and company, de Sylvia Beach,
où
Joyce avait dû publier son sulfureux Ulysses,
en 1922.
2.
Notre
traduction : Jusqu’à ce
qu’elle gémisse
et La Vie sexuelle de Robinson Crusoé.
3.
Editeur du journal The Sunday Express.
4.
La
première
interdiction frappa le livre le 20 décembre 1956, mais
Girodias, le directeur d’Olympia Press et éditeur
de Lolita,
porta l’affaire devant les tribunaux et remporta le
procès.
Au retour de De Gaulle en 1958, le livre fut interdit une seconde
fois. L’édition française
étant en préparation
chez Gallimard, cette fois-ci, Girodias assigna le ministre de
l’intérieur devant les tribunaux et
réclama cent
millions de francs de dommages et intérêts. La
cause
étant gagnée d’avance, le ministre
envoya un
émissaire à Girodias et l’interdiction
fut levée
à l’amiable. Pour le détail de
l’affaire,
consulter : de Maurice Girodias, Une
journée sur la
terre, vol. II, Les Jardins
d’éros, Editions de
la Différence ; 1990. On consultera aussi avec
profit, de
Maurice Couturier, Roman et Censure ou la mauvaise foi
d’Eros,
Champ Vallon ; 1996 (en particulier les p. 209 à
224),
ainsi que, de Christine Raguet-Bouvart, Lolita : un
royaume
au-delà des mers, Presses universitaires de
Bordeaux ;
1996 (en particulier le chapitre 2, p. 189 à 204).
5.
L’adjectif
est forgé par Roland Barthes et signifie à peu
près
“frustrant”.
6.
Chambre
obscure, traduit du russe par Doussia Ergaz, Grasset,
1934 ;
p. 62.
7.
Lolita,
Gallimard, 1959 ; p. 155.
8.
Débouchant
sur l’assouvissement explicite ou implicite du
désir des
protagonistes.
9.
Ce
mot-valise
est issu de la contraction des termes de
« poétique »
et
d’« érotique ».
Je l’emprunte à
Maurice Couturier, le plus grand spécialiste de Nabokov en
France à l’heure actuelle. Ancien professeur
à la
Sorbonne puis à l’université de Nice,
il a traduit de
nombreux ouvrages de Nabokov de l’anglais en
français, écrit
quatre essais sur lui et deux autres contenant d’importants
chapitres sur l’écrivain. Il est responsable de
l’édition
des œuvres complètes de Nabokov dans la
Bibliothèque
de la Pléiade, dont le premier volume est paru en 1999.
10.
Terme de
physiologie désignant la capacité à
produire et
à maintenir la chaleur corporelle.
11.
Un
rapport de
référentialité à des
épisodes
internes au livre, appartenant à la même histoire.
12.
L’histoire.
13.
Pour
plus de
détails sur le parallélisme entre les deux
mythes, lire
le brillant article de Denis de Rougemont « De
l’amour,
d’Iseult à Lolita » (L’Express
du
18/06/1959), repris sous le titre de « Lolita ou le
scandale » dans Les Mythes de
l’amour ;
Albin Michel, 1951 ; réédité
par Gallimard,
dans la collection
« Idées » en 1972 (p.
58-64).
14.
« Vénus
légèrement
fiévreuse ».
15.
La
polysémie
est une figure de style qui désigne la capacité,
pour
un mot, à avoir plusieurs sens.
16.
L’allitération est le retour fréquent
d’un même
phonème consonantique dans un vers ou une phrase.
17.
Les
occlusives sont des consonnes « qui mettent en jeu
une
fermeture momentanée complète en un point du
canal
vocal, suivie d’une ouverture brusque ».
Je les souligne
dans la phrase analysée : « je
ne pus
résister à l’exquise
caloricité
de voluptés inédites ».
18.
Le
chiasme :
figure de style consistant à disposer en ordre
inversé
des mots entretenant généralement entre eux des
rapports de sens. Exemple : « la mer bleue
et l’azur
du ciel » (les deux termes encadrants sont des
éléments
naturels, les deux termes encadrés renvoient à
des
couleurs).
19.
La
litote : figure de
style consistant à dire le moins pour exprimer le plus.
Exemple : un « disparu »
pour un « mort ».
20.
Le
choix de
« bloom » n’est pas
innocent, encore, si l’on
se souvient que le personnage central d’Ulysses
de Joyce,
l’un des romans fétiche de Nabokov auquel il
consacra
d’ailleurs une série de conférences
à Cornell,
se nomme « Bloom »…
Une fois encore,
l’intertextualité vient enrichir le texte, la
référence
littéraire se mêler au contexte
érotique. Sans
compter que le roman de Joyce possède en soi une charge
érotique importante, d’où son refus de
publication
aux Etats-Unis, auquel cas, l’on peut dire que
l’érotisme
joycien vient implicitement se jeter, tel un affluent, dans le cours
de l’érotisme nabokovien, ici.
21.
Modalités
et fonctions de l’ironie dans Lolita de Nabokov.
Didier Auger.
Mémoire de maîtrise soutenu devant le professeur
Pierre
Brunel en 1989 à la Sorbonne.
22.
Leçon
littéraire sur Vladimir Nabokov, de La Méprise
à
Ada, PUF, 1995 ; p. 129. Ancien
élève de
l’Ecole normale supérieure de
Fontenay/Saint-Cloud, Jocelyn
Maixent est agrégé de Lettres Modernes.
23.
À prendre
dans le sens de la raréfaction du langage, ici.
24.
La
notice du
premier essai de Maurice Couturier sur Nabokov (Nabokov,
Cahiers CISTRE 8, L’Age d’Homme, 1979),
établissait déjà
ce rapprochement entre Nabokov et Mallarmé :
« Nabokov
semble mettre en place un système langagier
extrêmement
cohérent qui simule un discours vrai, mais utilise de
multiples déboîtements
référentiels et
énonciatifs pour le remettre en cause et le faire vaciller,
créant finalement une multitude d’objets muets qui
semblent
ne s’adresser qu’aux sens plutôt
qu’à la seule
intelligence du lecteur, érigeant cet édifice
quasi
pictural dont rêve la littérature moderniste
depuis
Mallarmé » (p. 6).
25.
Lolita
nécessita
à Nabokov le même temps de composition que Madame
Bovary à Flaubert. Les Américains
aiment à
le rappeler, qui considèrent Lolita comme
leur Madame
Bovary nationale…
26.
Nabokov
détruisit quasiment tous ses brouillons, y compris celui de
Lolita, dont il ne subsiste, à la
Librairie du Congrès,
à Washington, que 94 fiches préparatoires. Seuls
subsistent le manuscrit de Volchebnik, la
« matrice »
de Lolita, écrit en russe à
Paris en 1939, cru
égaré par l’auteur et
retrouvé dans ses
archives peu avant son déménagement pour la
Suisse, en
1960, ainsi que de nouvelles publiées dans des journaux de
l’émigration russe à Berlin dans les
années 30
et traduites et compilées en recueils longtemps
après
sa mort. Du fait de multiples contretemps, Volchebnik
ne fut
publié qu’en 1986, soit neuf ans après
la mort de
l’auteur, dans une traduction anglaise de Dmitri Nabokov, son
fils,
traducteur de longue date de ses œuvres, sous le titre de The
Enchanter, et la même année en
français, sous
le titre L’Enchanteur.
27.
C’est-à-dire
la disparition de toute trace de sa présence, de sa
subjectivité, dans son énoncé,
l’effacement du
créateur devant sa propre création.