De se battre mon heure s'est arrêtée...

Paix de Dieu et Trêve de Dieu dans la France médiévale

par Daniel Poza-Lazaro

 

 


« Je n’envahirai en aucune matière les églises, je n’assaillirai pas les clercs et les moines ne portant pas les armes, je n’enlèverai ni bœuf, ni vache, ni aucune bête de somme. Je n’arrêterai ni le paysan, ni la paysanne, ni les marchands ; je ne leur prendrai pas leur argent ; je ne les ruinerai pas, je n’assaillirai pas les femmes nobles. »

Serment proposé par l’évêque de Beauvais aux chevaliers dans son diocèse en 1023


« Que ni homme, ni femme n’en attaque, en quelque lieu que ce soit, un autre, ni n’attaque un château, un bourg ou un village, du mercredi au coucher du soleil au lundi à l’aurore. Que si quelqu’un venait à enfreindre cette trêve, qu’il soit excommunié par Dieu et exclu de la chrétienté toute entière... »

Serment prononcé dans le diocèse de Thérouanne vers 1063, par l’entente de l’évêque et du comte de Flandre


Introduction : deux extraits et de nombreuses questions…

Ces deux textes, vieux d’un millénaire et placés en exergue de notre article, ont été extraits des pages d’un manuel d’histoire de 5e portant sur l’encadrement ecclésiastique de la société médiévale. Ils illustrent deux épisodes importants du Moyen Age plus connus sous le nom de « Paix de Dieu » et de « Trêve de Dieu ».

Relisons une seconde fois ces deux documents pour en dégager un certain nombre d’informations…

Il semble que nous soyons en présence de textes normatifs et prescriptifs rédigés dans le royaume de France au cours du XIe siècle dans lesquels des membres de la hiérarchie épiscopale avec le concours de hauts dignitaires (dans le deuxième extrait tout du moins) tentent de circonscrire le comportement violent du monde laïc, au premier rang duquel figurent les chevaliers, par la double institution d’un code de bonne conduite et d’un calendrier hebdomadaire rigoureux.

Tout compte fait, ces quelques remarques liminaires suscitent plus de questions qu’elles ne résolvent de problèmes…

Quelles étaient les motivations réelles de l’Eglise ? Le contexte social et politique était-il à ce point délabré qu’il faille en arriver là ? Ces prescriptions étaient-elles vraiment respectées ? Les menaces proférées étaient-elles mises à exécution ? Ces mouvements étaient-ils limités au seul royaume de France ? Ont-ils existé avant le XIe siècle et se sont-ils maintenus après ?

Pour satisfaire ces interrogations légitimes, nous nous attarderons sur le contexte historique de l’An mil et sur ce qu’il est convenu d’appeler « l’âge féodal » avant de nous interroger sur le discours ecclésiastique relatif aux pratiques guerrières afin de mieux mettre en relief l’originalité de ces mouvements de paix et d’en mesurer la portée historique.


1. Un peu d’historiographie pour sortir des clichés…

La Paix de Dieu et la Trêve de Dieu sont deux mouvements politiques et religieux rattachés à une époque précise de l’Histoire médiévale : la période de l’An mil. Or, pour les aborder de la façon la plus rigoureuse qui soit, il est nécessaire de faire, en amont, un sort aux stéréotypes qui accompagnent la dite période.

L’image véhiculée par une bonne partie des historiens du XIXe siècle et qui prévaut encore souvent dans l’imaginaire populaire est celle d’une époque sombre, pour ne pas dire ténébreuse, ravagée par les guerres et les maladies, peuplée de chrétiens affolés redoutant la fin du monde avec l’An mil de l’Incarnation…

Cette « légende noire », cette vision romantique, se retrouve par exemple sous la plume brillante de Michelet :

« Malheur sur malheur, ruine sur ruine…Il fallait bien qu’il vint autre chose, et l’on attendait. Le captif attendait dans le noir donjon (…), le serf attendait sur son sillon, (…) le moine attendait dans les abstinences du cloître (…) au milieu des tentations et des chutes (…) misérable jouet du diable qui folâtrait autour de lui, et qui le soir, tirant la couverture, lui disait gaiement à l’oreille : tu es damné… »

Il est vrai que la documentation de l’An mil est essentiellement monacale. Chartes, chroniques et récits font peu de cas de la vie quotidienne. Ils valorisent ce qui mérite de rester dans les Annales, « l’exceptionnel, l’insolite, ce qui brise l’ordre régulier des choses » (pour reprendre la formule de Georges Duby) – d’où la récurrence de nombreux prodiges plus merveilleux les uns que les autres : comètes, tremblements de terres, monstruosités, etc.

Les érudits de la Renaissance ont eu beau jeu d’enjoliver certains de ces récits non sans arrières pensées (le nouvel humanisme comme antithèse des superstitions gothiques). Ainsi, les Annales d’Hirsau au XVIe siècle ont contribué au mythe des « terreurs de l’An mil » en extrapolant quelque peu la chronique de Sigebert de Gembloux écrite au XIIe siècle :

« En l’An mil de l’incarnation, de violents tremblements de terre ont ébranlé l’Europe entière (…) Cette même année apparut dans le ciel une horrible comète. Beaucoup qui la virent crurent que c’était l’annonce du dernier jour. »

Les historiens du siècle dernier, depuis Marc Bloch, ont beaucoup fait pour sortir cette époque de la caricature. Toutefois, le procès en réhabilitation a ses limites et il convient de ne pas substituer à la légende noire une légende dorée.

Si l’An mil n’est pas une période « apocalyptique », elle n’en demeure pas moins un moment de trouble, de mutation et de grande inquiétude pour ses contemporains.


2. De la « mutation féodale »

À l’approche de l’An mil, le déclin carolingien est consommé depuis longtemps dans le royaume de France.

La rupture de l’unité impériale est survenue en 843 avec le « partage de Verdun ». Bien vite, Charles le Chauve et ses successeurs ont été dans l’incapacité de poursuivre la politique du « grand Charles ». De nombreuses régions ont manifesté des tendances à l’autonomie à mesure que la maîtrise administrative du territoire échappait aux souverains. Ces derniers ont tenté de s’attacher les services de grandes familles aristocratiques par d’amples distributions de biens ou d’honneurs. Ces princes et ces comtes qui jouissaient à titre temporaire de ces bénéfices se sont employés à les garder dans le patrimoine pour ensuite les transformer à l’usage en titres héréditaires. Le roi impuissant ne parvenant plus à se déplacer d’une région à l’autre, des dynasties de potentats locaux se sont enracinées.

Au Xe siècle, les invasions normandes, hongroises ou sarrasines vont accroître le sentiment d’insécurité et ce sont les détenteurs des principautés régionales qui vont s’occuper de la défense du territoire, en prenant, par exemple, l’initiative de construire des places fortifiées.

L’âge féodal peut donc se comprendre comme la substitution à une autorité publique unique de multiples centres de pouvoir. Cette dilution du cadre de commandement va se répéter à l’échelle inférieure.

En effet, les ducs, les marquis et les comtes cherchent à s’approprier les prérogatives du ban qui résident essentiellement dans la levée des impôts, de l’armée et la pratique de la justice. Cette recherche va provoquer un nouvel émiettement car ces princes sont souvent obligés de déléguer une partie de leurs attributions à des « sires » ou des « châtelains », à savoir des seigneurs régnant sur un ensemble plus modeste consolidé autour d’un point fortifié (mottes ou châteaux).

Ces sires ou châtelains vont également, dans certains cas, s’autonomiser et soumettre progressivement la communauté paysanne qui se trouve sur leur territoire, donnant ainsi naissance à la seigneurie. Autour d’eux, ces sires emploient des milites, les futurs chevaliers, à leur service pour faire valoir leur bon droit contre d’éventuels ennemis.

Commencent alors à se tisser de nouveaux liens sociaux hiérarchisés entre les princes, les sires et les chevaliers par le jeu complexe des relations vassaliques (hommage contre fief).

Au terme de cette évolution séculaire que l’on nomme « la mutation féodale », le jeu militaire est désormais le monopole d’un petit groupe d’hommes en armes et les clercs sont contraints de prendre en compte ce nouvel état de fait par le biais de la théorie des trois ordres : oratores (ceux qui prient), bellatores (ceux qui font la guerre), laboratores (ceux qui travaillent). Les clercs s’interrogent également sur la meilleure façon de « civiliser » ce nouveau groupe de chevaliers afin que ces derniers respectent la conception ecclésiastique de la guerre… Mais précisément, quelle est cette conception ?


3. Guerre et paix dans la pensée ecclésiastique chrétienne

Au fil des siècles, la pensée chrétienne a fortement évolué. Le pacifisme initial des premiers pères de l’Eglise, comme Origène ou Tertullien, a progressivement été abandonné à partir de la conversion de l’Empire et des empereurs.

À Lactance qui affirme qu’ « il est toujours interdit de tuer un homme, car Dieu a voulu que la vie soit sacrée » (De divinis institutionibus, VI, 20) répond rapidement Saint Ambroise qui justifie la guerre contre les barbares et contre les brigands (De officiis ministorium). De fréquentes références vetero-testamentaires sont utilisées qui évoquent le Dieu des armées juives ordonnant la guerre contre les ennemis de son peuple ou les hauts faits d’armes de personnages tels que Josué, David ou Judas Macchabée.

Comme souvent, Saint Augustin (IVe siècle) joue un rôle décisif dans l’élaboration de la pensée chrétienne. Pour l’évêque d’Hippone, une paix complète est impossible ici-bas, la lutte doit être menée contre les païens et les hérétiques. Il théorise alors le concept de « guerre juste ».

Sont justes et donc justifiées les guerres pour la justice et la tranquillité de l’ordre : « Justa bella ulscicuntur injurias » (« les guerres justes réparent les injustices »).

Il s’agit donc de revenir au « statu quo ante bellum » après restitution d’un dommage. De plus, la guerre juste doit être conduite sous l’autorité d’un prince. Dans ce cadre strict, il faut éviter les violences et les cruautés inutiles, la guerre pratiquée avec cupidité et esprit de domination n’est qu’un vaste brigandage.

Cette vision domine désormais la hiérarchie ecclésiastique. Deux siècles plus tard, Isidore de Séville ne dit pas autre chose quand il affirme : « juste est la guerre lorsqu’elle est conduite pour récupérer ses biens et pour repousser les agresseurs en vertu d’un édit. »

Dès lors, les rôles sont clairement répartis : il appartient au roi de maintenir l’ordre et d’apaiser les vindictes privées. L’Eglise doit le soutenir par la prière ou par l’élaboration de pénitentiels qui peuvent différer cependant en fonction du lieu et du moment (le pénitentiel d’Areundel de la fin du Xe siècle prévoit trois ans de pénitence pour « celui qui, sa patrie envahie, tue un ennemi », là où Fulbert de Chartres n’en prévoit qu’un au début du siècle suivant).

On comprend mieux les préoccupations ecclésiastiques au tournant de l’An mil quand le roi et les grandes principautés régionales se sont montrés inaptes à accomplir leur tâche. Cette défaillance, surtout visible dans le sud de la Gaule (là où la présence royale est devenue lâche), a incité les hauts dignitaires de l’Eglise à prendre le relais pour assumer ce qui aurait dû rester mission royale.

Désireux de protéger tous les chrétiens désarmés (les inermes), c'est-à-dire les moines, les clercs et la masse des pauvres, soucieux de domestiquer les porteurs d’armes et de les convaincre de ne mener la guerre que pour la défense des faibles ou la réparation des crimes impunis, les prélats ont multiplié avec l’aide des princes locaux la réunion de conciles.

Ainsi a débuté le mouvement pour la paix de Dieu…


4. Paix de Dieu et Trêve de Dieu

Paix de Dieu

Par son intermittence et sa localisation limitée, le mouvement de la « Paix de Dieu » ne se laisse pas décrire avec aisance.

En effet, la chronologie n’est pas toujours bien assurée, le mouvement est disparate (comme le montre la terminologie de l’époque : « pactum pacis, pax reformanda, constitutio pacis ») et de profonds écarts subsistent de part et d’autre de la Loire.

En dépit de ces réserves, on peut affirmer que ce mouvement a vu le jour dans la dernière décennie du Xe siècle, sous l’impulsion d’évêques méridionaux : Gombaud, archevêque de Bordeaux, au Concile de Charroux en 990, et Guy, évêque du Puy, au Concile de Saint-Paulien (et comme inspirateur du Concile de Narbonne).

Dans une région où la présence de la royauté carolingienne a disparu et où les rivalités des princes territoriaux accroissent l’insécurité, la hiérarchie ecclésiastique se substitue au roi tout en associant les différents acteurs du pouvoir local.

De grands rassemblements en plein air réunissent paysans, milites et parfois les grands princes. On promène les reliques des saints dans leurs châsses jusqu’à les placer en pleine assemblée, on en appelle à leur protection alors qu’une série de malheurs frappe la région et on prêche la réconciliation entre les hommes, préalable au rétablissement de l’alliance avec Dieu…

Par la suite, les prélats frappent d’anathème les infracteurs d’église, ceux qui s’en prennent aux biens des paysans et des marchands ou qui violentent les clercs non armés. Ces décisions sont présentées sous forme de monitoire et des serments semblent avoir été prêtés.

Ces mesures de défense des biens de l’Eglise et d’utilité publique visent moins les puissants que les pillards et les trublions. En effet, au Concile du Puy, l’interdiction d’enlever le bétail des cultivateurs ne s’impose pas au seigneur sur ses propres terres. Le but est d’établir une frontière claire entre violence légitime et violence illégitime…

D’une façon générale, le comportement des « Grands » devant ce mouvement de « Paix de Dieu » demeure divers et dépend des rapports de force entre pouvoir temporel et pouvoir spirituel (certains évêques sont accusés de vouloir accroître leur pouvoir par ce biais). Dans certains cas, le prince accompagne le mouvement, dans d’autres cas, il est absent ; dans d’autres cas encore, il se substitue à l’Eglise, comme Guillaume V d’Aquitaine qui reprend la formule à son compte et préside lui-même après 1010 des réunions d’évêques à Poitiers puis à Charroux…

À une première génération de paix (autour de 990) succède un second mouvement après 1015, davantage marqué par l’influence monastique et clunisienne.

À Verdun-sur-le-Doubs, en 1016, l’abbé de Cluny, Odilon, propose aux chevaliers bourguignons un serment solennel qui limite la guerre « privée » moins dans ses principes que dans ses effets et ajoute aux clauses de Charroux la protection du chevalier faisant carême…

Après 1020, le mouvement fait tache d’huile en Provence et dans tout le Midi et correspond à l’expansion de l’ordre clunisien.

Au Nord de la Loire, le mouvement rencontre de nettes résistances, les principautés de l’Ouest sont encore assez fortes pour s’en passer, la culture « carolingienne » est prégnante, les évêques disposent déjà de pouvoirs importants et l’ordre de Cluny n’a pas toujours bonne presse auprès des prélats septentrionaux. Cependant, la présence du Roi Robert est attesté à l’Assemblée de Compiègne en 1023 et il tient lui-même l’assemblée à Héry dans le diocèse d’Auxerre.

À la reprise des formules de 990 s’ajoute l’extension des immunités aux dépendances des églises mais également une accumulation d’exception et de précisions tatillonnes. Ainsi, on ne peut prendre prétexte de l’ost pour enfreindre la sauvegarde des églises mais les églises ne peuvent refuser la prestation de vivres, normale en cas d’ost. De même, on ne peut enlever le blé des moulins sauf si on est sur sa seigneurie, à l’ost ou à la cavalcade…

Dans ce jeu d’exceptions et cette impression de marchandage, les caballarii sont tenus de prononcer des serments provisoires de sept ans sous peine d’excommunication en cas de refus ou de non-respect. Il convient, dans les limites du supportable, de contenir les exactions des hommes de main seigneuriaux qui, jadis nécessaires à l’établissement de la seigneurie banale, risquerait désormais de la mettre en péril.


Trêve de Dieu

La « Trêve de Dieu » (ou « Treuga Dei ») doit être comprise comme une continuation de la « Paix de Dieu ».

Le changement de nom ne signifie pas une modification de nature ou d’esprit mais plus simplement un changement d’angle de vue et de modalités : ajouter le temps à l’espace…

L’ambition est plus grande dans la mesure où elle consiste à faire déposer les armes aux guerriers pour mettre leur attitude en harmonie avec la sainteté des grandes fêtes liturgiques.

La treuga est un vieux terme de la langue vulgaire d’origine germanique, aussi bien connu dans le Midi que dans le Nord. C’est à l’origine un serment, l’équivalent latin de la fidelitas, qui suspend les hostilités de vengeance entre les familles, la faida.

Son apparition semble dater de 1027 et du concile de Toulouges, valable pour le diocèse d’Elne et le comté du Roussillon. Le « pactum sive treuga » qui y fut promulgué devait interrompre toute violence du samedi soir (à la neuvième heure) au lundi (à l’heure de prime). Cette décision n’est pas révolutionnaire en soi. À l’époque carolingienne le dimanche était déjà considéré comme un jour de trêve obligatoire et des activités telles que les plaids, les œuvres serviles et les marchés étaient interdits.

Le mouvement prit de l’ampleur à nouveau sous l’impulsion de l’ordre clunisien qui mit à contribution son puissant réseau d’églises et d’amitiés. En effet, en 1041 et en Arles, sous la présidence de l’archevêque Raimbaud les évêques provençaux, vont plus loin encore (sans doute à l’instigation d’Odilon de Cluny) en adressant une lettre aux évêques d’Italie pour qu’ils acceptent cette trêve qui consiste « en ce que depuis l’heure des vêpres de mercredi il y ait entre tous les chrétiens, amis ou ennemis, une paix ferme et une trêve qui doit durer jusqu’au lever du soleil le lundi matin.»

Bien vite, d’autres périodes de trêve, ne touchant plus la semaine mais l’année, vinrent s’ajouter. Ce furent désormais les trois grandes périodes liturgiques de Nöel, de Pâques et de la Pentecôte (l’Avent, le Carême, le temps pascal, les temps compris entre les Rogations et l’octave de la Pentecôte) qui touchèrent le dépôt des armes des chevaliers grands et petits (en plus des trois fêtes de la Vierge et leurs vigiles).

Quelques années après, le mouvement est visible en Septimanie (Narbonne en 1043) et en Lombardie (Milan en 1045) avant d’être introduit en Aquitaine, en Normandie ou dans les provinces ecclésiastiques de Vienne et de Besançon. Le mouvement fut même repris par la papauté puisqu’en 1059 un synode romain étendait à toute la chrétienté la « treuga domini ».

Là encore, une différence des deux côtés de la Loire est à signaler. Les historiens ont tendance à parler d’une formule A et d’une formule B. La première est méridionale et se retrouve à quelques variantes près à Vich, Barcelone et Narbonne. Elle reprend la plupart du temps les dispositions de paix des années 1020 (immunités des trente pas autour des églises, protection des inermes, interdiction de s’emparer des troupeaux) avant d’ajouter les interdictions propres à la trêve et adopte souvent la forme du serment. Le second modèle est plus proprement « français », se retrouve à Avranches, Fécamp ou Jumièges, prend la forme d’un monitoire adressé par l’évêque à ses diocésains et ne rappelle en rien l’ancienne paix, cette dernière devenant l’équivalent de la treuga.


Conclusion : un mouvement repris par les plus hautes instances

La disparition progressive des mouvements de paix et de trêve au XIe siècle signifie moins l’échec du phénomène que sa reprise en compte par des instances plus hautes encore : la papauté et la royauté.

Le premier de ces pouvoirs connaît un dynamisme indéniable provoqué par la « réforme grégorienne ». Ainsi, à Clermont, en 1095, dans le même discours qui devait lancer la guerre sainte (la croisade), Urbain II affirme solennellement les règles de la trêve qui trouvent leur place au milieu de tout un système de prescriptions pénitentielles et d’abstinences.

Au concile de Reims, Callixte II formule, en 1119, une doctrine de paix qui, parce qu’elle est celle du pape, doit régir l’Eglise entière et qui nous est connue par Orderic Vital : « les séditions des gens de guerre provoquent le trouble et la dissociation des peuples (…) empêchent de contempler les choses spirituelles (…) vident les églises (…) et perturbent le clergé ». Tout au long du XIIe siècle, à Latran, à Clermont et à Reims, des assemblées réunies sous l’autorité des souverains pontifes reprendront, étendront et préciseront les consignes de paix. Au nom d’une telle morale, et se plaçant au dessus de tous les princes de la terre, les papes prétendront désormais rectifier toute décision politique qui risquerait de faire dévier la guerre vers l’injuste.

Quant à la royauté française, elle reprit, elle aussi, une partie des mesures propres au mouvement de paix, dans le courant du XIIe siècle, à l’époque de Louis VI et de Louis VII, dès que la couronne put exercer son autorité au-delà de l’Ile de France. Le roi parvint progressivement à s’imposer comme le pacificateur du royaume en intervenant militairement contre les perturbateurs de la paix et comme juge suprême des conflits. Au XIIIe siècle, dans sa volonté de proscrire toute forme de violence, un souverain comme Saint Louis interdit le duel judiciaire, les tournois et les guerres privées.

Plus efficace peut-être que tous ces interdits, le changement des mœurs de la société médiévale et la mise en place d’un idéal chevaleresque peuvent également expliquer la disparition de ces mouvements de paix…


Bibliographie :

M., Laurioux B., Le Jan R., Le Mené M. Dictionnaire de la France médiévale, Hachette 2003

Barthélémy D. L’An MIL et la paix de Dieu : la France chrétienne et féodale, Paris, Fayard, 1995

Barthélemy D. L’ordre seigneurial, Le Seuil, 1990

Contamine P. La guerre au Moyen Age, Paris, PUF

Duby G. L’An Mil, Julliard, 1980

Duby G. Le Dimanches de Bouvines, Gallimard, 1973

Poly J.P, Bournazel E. La mutation féodale, Paris, PUF, 1991