« Je
n’envahirai en aucune matière les églises, je
n’assaillirai pas les clercs et les moines ne portant pas les
armes, je n’enlèverai ni bœuf, ni vache, ni aucune bête
de somme. Je n’arrêterai ni le paysan, ni la paysanne, ni les
marchands ; je ne leur prendrai pas leur argent ; je ne les
ruinerai pas, je n’assaillirai pas les femmes nobles. »
Serment proposé par l’évêque
de Beauvais aux chevaliers dans son diocèse en 1023
« Que ni
homme, ni femme n’en attaque, en quelque lieu que ce soit, un
autre, ni n’attaque un château, un bourg ou un village, du
mercredi au coucher du soleil au lundi à l’aurore. Que si
quelqu’un venait à enfreindre cette trêve, qu’il
soit excommunié par Dieu et exclu de la chrétienté
toute entière... »
Serment prononcé dans le diocèse
de Thérouanne vers 1063, par l’entente de l’évêque
et du comte de Flandre
Introduction :
deux extraits et de nombreuses questions…
Ces deux textes, vieux d’un millénaire et
placés en exergue de notre article, ont été
extraits des pages d’un manuel d’histoire de 5e portant sur
l’encadrement ecclésiastique de la société
médiévale. Ils illustrent deux épisodes
importants du Moyen Age plus connus sous le nom de « Paix
de Dieu » et de « Trêve de Dieu ».
Relisons une seconde fois ces deux documents pour en
dégager un certain nombre d’informations…
Il semble que nous soyons en présence de
textes normatifs et prescriptifs rédigés dans le
royaume de France au cours du XIe siècle dans lesquels des
membres de la hiérarchie épiscopale avec le concours de
hauts dignitaires (dans le deuxième extrait tout du moins)
tentent de circonscrire le comportement violent du monde laïc,
au premier rang duquel figurent les chevaliers, par la double
institution d’un code de bonne conduite et d’un calendrier
hebdomadaire rigoureux.
Tout compte fait, ces quelques remarques liminaires
suscitent plus de questions qu’elles ne résolvent de
problèmes…
Quelles étaient les motivations réelles
de l’Eglise ? Le contexte social et politique était-il
à ce point délabré qu’il faille en arriver
là ? Ces prescriptions étaient-elles vraiment
respectées ? Les menaces proférées
étaient-elles mises à exécution ? Ces
mouvements étaient-ils limités au seul royaume de
France ? Ont-ils existé avant le XIe siècle et
se sont-ils maintenus après ?
Pour satisfaire ces interrogations légitimes,
nous nous attarderons sur le contexte historique de l’An mil et sur
ce qu’il est convenu d’appeler « l’âge
féodal » avant de nous interroger sur le discours
ecclésiastique relatif aux pratiques guerrières afin de
mieux mettre en relief l’originalité de ces mouvements de
paix et d’en mesurer la portée historique.
1. Un peu d’historiographie pour sortir des
clichés…
La Paix de Dieu et la Trêve de Dieu sont deux
mouvements politiques et religieux rattachés à une
époque précise de l’Histoire médiévale :
la période de l’An mil. Or, pour les aborder de la façon
la plus rigoureuse qui soit, il est nécessaire de faire, en
amont, un sort aux stéréotypes qui accompagnent la dite
période.
L’image véhiculée par une bonne
partie des historiens du XIXe siècle et qui prévaut
encore souvent dans l’imaginaire populaire est celle d’une époque
sombre, pour ne pas dire ténébreuse, ravagée par
les guerres et les maladies, peuplée de chrétiens
affolés redoutant la fin du monde avec l’An mil de
l’Incarnation…
Cette « légende noire »,
cette vision romantique, se retrouve par exemple sous la plume
brillante de Michelet :
« Malheur sur
malheur, ruine sur ruine…Il fallait bien qu’il vint autre chose,
et l’on attendait. Le captif attendait dans le noir donjon (…),
le serf attendait sur son sillon, (…) le moine attendait dans les
abstinences du cloître (…) au milieu des tentations et des
chutes (…) misérable jouet du diable qui folâtrait
autour de lui, et qui le soir, tirant la couverture, lui disait
gaiement à l’oreille : tu es damné… »
Il est vrai que la documentation de l’An mil est
essentiellement monacale. Chartes, chroniques et récits font
peu de cas de la vie quotidienne. Ils valorisent ce qui mérite
de rester dans les Annales, « l’exceptionnel,
l’insolite, ce qui brise l’ordre régulier des choses »
(pour reprendre la formule de Georges Duby) – d’où
la récurrence de nombreux prodiges plus merveilleux les uns
que les autres : comètes, tremblements de terres,
monstruosités, etc.
Les érudits de la Renaissance ont eu beau jeu
d’enjoliver certains de ces récits non sans arrières
pensées (le nouvel humanisme comme antithèse des
superstitions gothiques). Ainsi, les Annales d’Hirsau au XVIe
siècle ont contribué au mythe des « terreurs
de l’An mil » en extrapolant quelque peu la chronique de
Sigebert de Gembloux écrite au XIIe siècle :
« En l’An mil de l’incarnation, de
violents tremblements de terre ont ébranlé l’Europe
entière (…) Cette même année apparut dans le
ciel une horrible comète. Beaucoup qui la virent crurent que
c’était l’annonce du dernier jour. »
Les historiens du siècle dernier, depuis Marc
Bloch, ont beaucoup fait pour sortir cette époque de la
caricature. Toutefois, le procès en réhabilitation a
ses limites et il convient de ne pas substituer à la légende
noire une légende dorée.
Si l’An mil n’est pas une période « apocalyptique »,
elle n’en demeure pas moins un moment de trouble, de mutation et de
grande inquiétude pour ses contemporains.
2. De la « mutation féodale »
À l’approche de l’An mil, le déclin carolingien est consommé
depuis longtemps dans le royaume de France.
La rupture de l’unité impériale est
survenue en 843 avec le « partage de Verdun ».
Bien vite, Charles le Chauve et ses successeurs ont été
dans l’incapacité de poursuivre la politique du « grand
Charles ». De nombreuses régions ont manifesté
des tendances à l’autonomie à mesure que la maîtrise
administrative du territoire échappait aux souverains. Ces
derniers ont tenté de s’attacher les services de grandes
familles aristocratiques par d’amples distributions de biens ou
d’honneurs. Ces princes et ces comtes qui jouissaient à
titre temporaire de ces bénéfices se sont employés
à les garder dans le patrimoine pour ensuite les transformer à
l’usage en titres héréditaires. Le roi impuissant ne
parvenant plus à se déplacer d’une région à
l’autre, des dynasties de potentats locaux se sont enracinées.
Au Xe siècle, les invasions normandes,
hongroises ou sarrasines vont accroître le sentiment
d’insécurité et ce sont les détenteurs des
principautés régionales qui vont s’occuper de la
défense du territoire, en prenant, par exemple, l’initiative
de construire des places fortifiées.
L’âge féodal peut donc se comprendre comme la
substitution à une autorité publique unique de
multiples centres de pouvoir. Cette dilution du cadre de commandement
va se répéter à l’échelle inférieure.
En effet, les ducs, les marquis et les comtes
cherchent à s’approprier les prérogatives du ban qui
résident essentiellement dans la levée des impôts,
de l’armée et la pratique de la justice. Cette recherche va
provoquer un nouvel émiettement car ces princes sont souvent
obligés de déléguer une partie de leurs
attributions à des « sires » ou des
« châtelains », à savoir des
seigneurs régnant sur un ensemble plus modeste consolidé
autour d’un point fortifié (mottes ou châteaux).
Ces sires ou châtelains vont également,
dans certains cas, s’autonomiser et soumettre progressivement la
communauté paysanne qui se trouve sur leur territoire, donnant
ainsi naissance à la seigneurie. Autour d’eux, ces sires
emploient des milites, les futurs chevaliers, à
leur service pour faire valoir leur bon droit contre d’éventuels
ennemis.
Commencent alors à se tisser de nouveaux
liens sociaux hiérarchisés entre les princes, les sires
et les chevaliers par le jeu complexe des relations vassaliques
(hommage contre fief).
Au terme de cette évolution séculaire
que l’on nomme « la mutation féodale »,
le jeu militaire est désormais le monopole d’un petit groupe
d’hommes en armes et les clercs sont contraints de prendre en
compte ce nouvel état de fait par le biais de la théorie
des trois ordres : oratores (ceux qui prient),
bellatores (ceux qui font la guerre), laboratores
(ceux qui travaillent). Les clercs s’interrogent également
sur la meilleure façon de « civiliser »
ce nouveau groupe de chevaliers afin que ces derniers respectent la
conception ecclésiastique de la guerre… Mais précisément,
quelle est cette conception ?
3. Guerre et paix dans la pensée
ecclésiastique chrétienne
Au fil des siècles, la pensée
chrétienne a fortement évolué. Le pacifisme
initial des premiers pères de l’Eglise, comme Origène
ou Tertullien, a progressivement été abandonné à
partir de la conversion de l’Empire et des empereurs.
À Lactance qui affirme qu’ « il
est toujours interdit de tuer un homme, car Dieu a voulu que la vie
soit sacrée » (De divinis institutionibus,
VI, 20) répond rapidement Saint Ambroise qui justifie la
guerre contre les barbares et contre les brigands (De officiis
ministorium). De fréquentes références
vetero-testamentaires sont utilisées qui évoquent le
Dieu des armées juives ordonnant la guerre contre les ennemis
de son peuple ou les hauts faits d’armes de personnages tels que
Josué, David ou Judas Macchabée.
Comme souvent, Saint Augustin (IVe siècle)
joue un rôle décisif dans l’élaboration de la
pensée chrétienne. Pour l’évêque
d’Hippone, une paix complète est impossible ici-bas, la
lutte doit être menée contre les païens et les
hérétiques. Il théorise alors le concept de
« guerre juste ».
Sont justes et donc justifiées les guerres
pour la justice et la tranquillité de l’ordre : « Justa
bella ulscicuntur injurias » (« les
guerres justes réparent les injustices »).
Il s’agit donc de revenir au « statu quo ante
bellum » après restitution d’un dommage.
De plus, la guerre juste doit être conduite sous l’autorité
d’un prince. Dans ce cadre strict, il faut éviter les
violences et les cruautés inutiles, la guerre pratiquée
avec cupidité et esprit de domination n’est qu’un vaste
brigandage.
Cette vision domine désormais la hiérarchie
ecclésiastique. Deux siècles plus tard, Isidore de
Séville ne dit pas autre chose quand il affirme : « juste
est la guerre lorsqu’elle est conduite pour récupérer
ses biens et pour repousser les agresseurs en vertu d’un édit. »
Dès lors, les rôles sont clairement répartis :
il appartient au roi de maintenir l’ordre et d’apaiser les
vindictes privées. L’Eglise doit le soutenir par la prière
ou par l’élaboration de pénitentiels qui peuvent
différer cependant en fonction du lieu et du moment (le
pénitentiel d’Areundel de la fin du Xe siècle prévoit
trois ans de pénitence pour « celui qui, sa
patrie envahie, tue un ennemi », là où
Fulbert de Chartres n’en prévoit qu’un au début du
siècle suivant).
On comprend mieux les préoccupations
ecclésiastiques au tournant de l’An mil quand le roi et les
grandes principautés régionales se sont montrés
inaptes à accomplir leur tâche. Cette défaillance,
surtout visible dans le sud de la Gaule (là où la
présence royale est devenue lâche), a incité les
hauts dignitaires de l’Eglise à prendre le relais pour
assumer ce qui aurait dû rester mission royale.
Désireux de protéger tous les
chrétiens désarmés (les inermes),
c'est-à-dire les moines, les clercs et la masse des pauvres,
soucieux de domestiquer les porteurs d’armes et de les convaincre
de ne mener la guerre que pour la défense des faibles ou la
réparation des crimes impunis, les prélats ont
multiplié avec l’aide des princes locaux la réunion
de conciles.
Ainsi a débuté le mouvement pour la
paix de Dieu…
4. Paix de Dieu et Trêve de Dieu
Paix de Dieu
Par son intermittence et sa localisation limitée,
le mouvement de la « Paix de Dieu » ne se
laisse pas décrire avec aisance.
En effet, la chronologie n’est pas toujours bien
assurée, le mouvement est disparate (comme le montre la
terminologie de l’époque : « pactum
pacis, pax reformanda, constitutio pacis ») et de
profonds écarts subsistent de part et d’autre de la Loire.
En dépit de ces réserves, on peut
affirmer que ce mouvement a vu le jour dans la dernière
décennie du Xe siècle, sous l’impulsion d’évêques
méridionaux : Gombaud, archevêque de Bordeaux, au
Concile de Charroux en 990, et Guy, évêque du Puy, au
Concile de Saint-Paulien (et comme inspirateur du Concile de
Narbonne).
Dans une région où la présence
de la royauté carolingienne a disparu et où les
rivalités des princes territoriaux accroissent l’insécurité,
la hiérarchie ecclésiastique se substitue au roi tout
en associant les différents acteurs du pouvoir local.
De grands rassemblements en plein air réunissent
paysans, milites et parfois les grands princes. On
promène les reliques des saints dans leurs châsses
jusqu’à les placer en pleine assemblée, on en appelle
à leur protection alors qu’une série de malheurs
frappe la région et on prêche la réconciliation
entre les hommes, préalable au rétablissement de
l’alliance avec Dieu…
Par la suite, les prélats frappent d’anathème
les infracteurs d’église, ceux qui s’en prennent aux biens
des paysans et des marchands ou qui violentent les clercs non armés.
Ces décisions sont présentées sous forme de
monitoire et des serments semblent avoir été prêtés.
Ces mesures de défense des biens de l’Eglise
et d’utilité publique visent moins les puissants que les
pillards et les trublions. En effet, au Concile du Puy,
l’interdiction d’enlever le bétail des cultivateurs ne
s’impose pas au seigneur sur ses propres terres. Le but est
d’établir une frontière claire entre violence
légitime et violence illégitime…
D’une façon générale, le
comportement des « Grands » devant ce mouvement
de « Paix de Dieu » demeure divers et dépend
des rapports de force entre pouvoir temporel et pouvoir spirituel
(certains évêques sont accusés de vouloir
accroître leur pouvoir par ce biais). Dans certains cas, le
prince accompagne le mouvement, dans d’autres cas, il est absent ;
dans d’autres cas encore, il se substitue à l’Eglise,
comme Guillaume V d’Aquitaine qui reprend la formule à son
compte et préside lui-même après 1010 des
réunions d’évêques à Poitiers puis à
Charroux…
À une
première génération de paix (autour de 990)
succède un second mouvement après 1015, davantage
marqué par l’influence monastique et clunisienne.
À
Verdun-sur-le-Doubs, en 1016, l’abbé de Cluny, Odilon,
propose aux chevaliers bourguignons un serment solennel qui limite la
guerre « privée » moins dans ses
principes que dans ses effets et ajoute aux clauses de Charroux la
protection du chevalier faisant carême…
Après 1020, le mouvement fait tache d’huile en
Provence et dans tout le Midi et correspond à l’expansion de
l’ordre clunisien.
Au Nord de la Loire, le mouvement rencontre de
nettes résistances, les principautés de l’Ouest sont
encore assez fortes pour s’en passer, la culture « carolingienne »
est prégnante, les évêques disposent déjà
de pouvoirs importants et l’ordre de Cluny n’a pas toujours bonne
presse auprès des prélats septentrionaux. Cependant, la
présence du Roi Robert est attesté à l’Assemblée
de Compiègne en 1023 et il tient lui-même l’assemblée
à Héry dans le diocèse d’Auxerre.
À la
reprise des formules de 990 s’ajoute l’extension des immunités
aux dépendances des églises mais également une
accumulation d’exception et de précisions tatillonnes.
Ainsi, on ne peut prendre prétexte de l’ost pour enfreindre
la sauvegarde des églises mais les églises ne peuvent
refuser la prestation de vivres, normale en cas d’ost. De même,
on ne peut enlever le blé des moulins sauf si on est sur sa
seigneurie, à l’ost ou à la cavalcade…
Dans ce jeu d’exceptions et cette impression de
marchandage, les caballarii sont tenus de
prononcer des serments provisoires de sept ans sous peine
d’excommunication en cas de refus ou de non-respect. Il convient,
dans les limites du supportable, de contenir les exactions des hommes
de main seigneuriaux qui, jadis nécessaires à
l’établissement de la seigneurie banale, risquerait
désormais de la mettre en péril.
Trêve de Dieu
La « Trêve de Dieu » (ou
« Treuga Dei ») doit être
comprise comme une continuation de la « Paix de Dieu ».
Le changement de nom ne signifie pas une
modification de nature ou d’esprit mais plus simplement un
changement d’angle de vue et de modalités : ajouter le
temps à l’espace…
L’ambition est plus grande dans la mesure où elle consiste à
faire déposer les armes aux guerriers pour mettre leur
attitude en harmonie avec la sainteté des grandes fêtes
liturgiques.
La treuga est un vieux terme de la langue
vulgaire d’origine germanique, aussi bien connu dans le Midi que
dans le Nord. C’est à l’origine un serment, l’équivalent
latin de la fidelitas, qui suspend les hostilités
de vengeance entre les familles, la faida.
Son apparition semble dater de 1027 et du concile de
Toulouges, valable pour le diocèse d’Elne et le comté
du Roussillon. Le « pactum sive treuga »
qui y fut promulgué devait interrompre toute violence du
samedi soir (à la neuvième heure) au lundi (à
l’heure de prime). Cette décision n’est pas
révolutionnaire en soi. À l’époque carolingienne le
dimanche était déjà considéré
comme un jour de trêve obligatoire et des activités
telles que les plaids, les œuvres serviles et les marchés
étaient interdits.
Le mouvement prit de l’ampleur à nouveau
sous l’impulsion de l’ordre clunisien qui mit à
contribution son puissant réseau d’églises et
d’amitiés. En effet, en 1041 et en Arles, sous la présidence
de l’archevêque Raimbaud les évêques provençaux,
vont plus loin encore (sans doute à l’instigation d’Odilon
de Cluny) en adressant une lettre aux évêques d’Italie
pour qu’ils acceptent cette trêve qui consiste « en
ce que depuis l’heure des vêpres de mercredi il y ait entre
tous les chrétiens, amis ou ennemis, une paix ferme et une
trêve qui doit durer jusqu’au lever du soleil le lundi
matin.»
Bien vite, d’autres périodes de trêve,
ne touchant plus la semaine mais l’année, vinrent s’ajouter.
Ce furent désormais les trois grandes périodes
liturgiques de Nöel, de Pâques et de la Pentecôte
(l’Avent, le Carême, le temps pascal, les temps compris entre
les Rogations et l’octave de la Pentecôte) qui touchèrent
le dépôt des armes des chevaliers grands et petits (en
plus des trois fêtes de la Vierge et leurs vigiles).
Quelques années après, le mouvement
est visible en Septimanie (Narbonne en 1043) et en Lombardie (Milan
en 1045) avant d’être introduit en Aquitaine, en Normandie ou
dans les provinces ecclésiastiques de Vienne et de Besançon.
Le mouvement fut même repris par la papauté puisqu’en
1059 un synode romain étendait à toute la chrétienté
la « treuga domini ».
Là encore, une différence des deux côtés
de la Loire est à signaler. Les historiens ont tendance à
parler d’une formule A et d’une formule B. La première est
méridionale et se retrouve à quelques variantes près
à Vich, Barcelone et Narbonne. Elle reprend la plupart du
temps les dispositions de paix des années 1020 (immunités
des trente pas autour des églises, protection des
inermes, interdiction de s’emparer des troupeaux) avant
d’ajouter les interdictions propres à la trêve et
adopte souvent la forme du serment. Le second modèle est plus
proprement « français », se retrouve à
Avranches, Fécamp ou Jumièges, prend la forme d’un
monitoire adressé par l’évêque à ses
diocésains et ne rappelle en rien l’ancienne paix, cette
dernière devenant l’équivalent de la treuga.
Conclusion : un mouvement repris par les
plus hautes instances
La disparition progressive des mouvements de paix et
de trêve au XIe siècle signifie moins l’échec
du phénomène que sa reprise en compte par des instances
plus hautes encore : la papauté et la royauté.
Le premier de ces pouvoirs connaît un
dynamisme indéniable provoqué par la « réforme
grégorienne ». Ainsi, à Clermont, en 1095,
dans le même discours qui devait lancer la guerre sainte (la
croisade), Urbain II affirme solennellement les règles de la
trêve qui trouvent leur place au milieu de tout un système
de prescriptions pénitentielles et d’abstinences.
Au concile de Reims, Callixte II formule, en 1119, une doctrine de
paix qui, parce qu’elle est celle du pape, doit régir
l’Eglise entière et qui nous est connue par Orderic Vital :
« les séditions des gens de guerre
provoquent le trouble et la dissociation des peuples (…)
empêchent de contempler les choses spirituelles (…) vident
les églises (…) et perturbent le clergé ».
Tout au long du XIIe siècle, à Latran, à
Clermont et à Reims, des assemblées réunies sous
l’autorité des souverains pontifes reprendront, étendront
et préciseront les consignes de paix. Au nom d’une telle
morale, et se plaçant au dessus de tous les princes de la
terre, les papes prétendront désormais rectifier toute
décision politique qui risquerait de faire dévier la
guerre vers l’injuste.
Quant à la royauté française,
elle reprit, elle aussi, une partie des mesures propres au mouvement
de paix, dans le courant du XIIe siècle, à l’époque
de Louis VI et de Louis VII, dès que la couronne put exercer
son autorité au-delà de l’Ile de France. Le roi
parvint progressivement à s’imposer comme le pacificateur du
royaume en intervenant militairement contre les perturbateurs de la
paix et comme juge suprême des conflits. Au XIIIe siècle,
dans sa volonté de proscrire toute forme de violence, un
souverain comme Saint Louis interdit le duel judiciaire, les tournois
et les guerres privées.
Plus efficace peut-être que tous ces interdits, le changement
des mœurs de la société médiévale et la
mise en place d’un idéal chevaleresque peuvent également
expliquer la disparition de ces mouvements de paix…
Bibliographie :