L'ombre et la rose

Héléna Gillant

 

 


Par l’étroite fenêtre de ma chambre, je peux voir la neige fondre, l’hiver se mourant sur les roses, ses larmes blanches s’éteignant sur l’herbe. C’est un spectacle fascinant. Une saison chasse l’autre, pour un an… J’ai l’impression d’assister au mystère de la renaissance. Ou peut-être n’est-ce que de la neige qui s’en va enfin, pour que nous ayons un peu de soleil. Et moi, je m’émerveille pour si peu. Je préfère fermer le rideau. Finalement, ce spectacle me laisse de glace. Comme beaucoup de choses ces derniers temps…

Dans le salon, un homme discute avec mon père. Ils fument le cigare et rient. On me dit que c’est un Italien ; il est très populaire et pour me voir, il est venu tout droit de Venise. Il a l’air d’être joyeux, et mon père a ce rictus enthousiaste sur les lèvres qui ne trompe pas. Les affaires sont en bonne voie. Il me demande de rester immobile avec un accent qui m’amuse. L’Italien m’a juste fait asseoir sur une chaise haute et enfiler une tunique de soie. Il en a pour des heures. Je sais ce que ressent la neige lorsqu’elle s’éteint lentement : cette sensation qui s’éternise sur cette chaise, couverte de ce voile de soie, n’a rien qui en diffère… Mon père est souriant. L’Italien a versé beaucoup d’argent. Certains pensent que la richesse de mon père est due à ses vignes, mais moi et quelques curieux de la région connaissons la vraie raison de ce luxe démesuré. Oui, mon père n’était pas un bourgeois, jusqu’à la naissance, il y a dix-huit ans de cela, de sa fille unique : Berthe Ana. Un nom fort mesquin, je trouve, dont je me serais fort bien passée. Mais je ne pense pas que si j’avais un nom différent, les événements seraient différents ; bien au contraire, car même si je n’avais aucun nom, je serais la même, condamnée depuis que j’ai l’âge de ne pas bouger, à être une statue inexpressive. L’Italien, mon père, ils n’entendent pas mes plaintes et ignorent mes soupirs, comme tous les peintres, dessinateurs, sculpteurs, artistes en tout genre qui ont pour seul point commun le talent et l’or, qui viennent à ma rencontre.

Tout a commencé alors que j’étais toute petite fille. Un ami de mon père, amateur d’art qui voulait acheter un de nos vergers, est venu à la maison. Il ne m’avait jamais vue, et quand il apprit que je jouais près du fleuve, il est venu à ma rencontre ; il rapportait de son voyage des cadeaux dont il désirait me gâter. Cet homme, quand je l’ai vu, je lui ai fait une timide révérence, et il est resté sans voix. Je pensais qu’il était surpris de la façon polie par laquelle j’avais appris à saluer, mais ce n’était pas cela. Je ne le savais pas, mais moi, l’enfant au bord de l’eau, réjouie par la visite de cet homme, je venais de sceller mon tragique destin. Subjugué, l’ami de mon père insista pour me peindre. Ce portrait orne fièrement la pièce principale de la demeure. Je m’y vois, moi, petite fille, un sourire timide, mais surtout, je la vois elle, mon ombre… mes propres ténèbres, figées sur la toile. Ils sont venus de toute l’Europe et même parfois d’Amérique ; et c’est à chaque fois la même mascarade. Ils me voient, mais ce n’est pas moi qu’ils veulent, ce n’est pas moi qui deviens pour eux une passion maladive et envoûtante qu’ils veulent à tout prix immortaliser. Ils la prennent, ils me la laissent, jamais ils ne m’en débarrassent. Ce qu’ils veulent, c’est une copie. Je devrais me réjouir d’en être l’unique détentrice. Je suis l’être qui a la plus somptueuse ombre qu’on ait jamais vue.

L’ami de mon père m’avait prise sur ses genoux ; il s’était mis à me parler ; il me disait que j’avais beaucoup de chance, que j’étais une personne à part entière. Je pensais qu’il parlait de moi, de ce que j’étais tout entière, et quand j’ai su que non, il était trop tard. Elle avait déjà volé ma vie, mon ombre. On dit qu’elle a la grâce des naïades, la finesse des fées, les lignes d’une déesse, s’étalant légèrement, me suivant, imitant mes gestes dans sa splendeur qui les captive.

– Va au soleil, ne reste pas sous cet arbre, tu la caches, montre-leur, allez, ma fille !

– Oui, père.

J’entendais des murmures admiratifs, certains essayaient de la toucher.

– Quelle ombre ! on n’a jamais vu ça !

Elle me possède, elle n’est rien sans moi, mais je n’existe pas sans elle ni avec elle… Je la hais.

Elle fait partie de moi, et j’ai beau la haïr de tout mon être, impossible de m’en séparer. Je la possède.

L’Italien est parti, son tableau sous le bras.

– Père, qu’a-t-elle de si particulier, mon ombre ? Tout le monde en a une et les gens ignorent la leur toute leur vie. Elle vaut moins que leurs deux bras, leur visage, leurs yeux. Elle n’a aucune valeur. Alors, pourquoi, pour moi, il n’en est pas de même ?

Mon père a souri et m’a juste montré du doigt le tout premier tableau, celui qui couvre le mur de la pièce principale. Je la voyais belle. Elle n’a que quelques traits gris, pourtant si immense de beauté. On dirait la plus belle des femmes, la silhouette d’un ange. Cette femme est tout sauf moi. Mon ombre et moi n’avons rien en commun. Elle n’a pas de bouche, ne parle pas, n’a pas de nez, ne sent pas, n’a pas d’yeux, ne voit pas… Elle n’a aucun sens. Mais sur ce tableau, je peux dire qu’elle sourit ; on ne voit pas son sourire, on le vit. Mon ombre est intense comme une fumée de rose… Mon père me laissant face à la dure réalité.

Cette femme grise, la silhouette furtive, qui vit dans mes pas, qui court sur mes membres, j’ai essayé de la comprendre, espérant qu’elle essaierait de comprendre mon mal-être en retour, en lui demandant d’être comme les autres ombres, de se contenter d’apparaître et de disparaître dans mon sillage, selon la luminosité. Qu’elle me ressemble plus sans s’éterniser, sans engendrer l’admiration envoûtante des autres pour elle. En échange, je lui avais promis de ne jamais l’ignorer, de la préserver, d’empêcher quiconque de lui marcher dessus, de garder une bougie dans ma chambre pour qu’elle subsiste même le soir venu, de ne jamais me noyer complètement dans les ténèbres, seul lieu où elle passe inaperçue. Rien ne me serait impossible pour elle, si elle me laissait perdurer. Elle est l’éclat et je suis l’ombre. Une injustice qu’elle continua d’ignorer. Elle devint plus fière encore et sa beauté gonflée d’orgueil attira encore plus de regards.

J’aime, maintenant que la neige qui les ensevelissait a disparu, à me promener parmi les roses du jardin. Il n’y a pas d’autres fleurs, ici, que des roses, des rouges en l’occurrence. Mon ombre, en cet endroit, est visible à son apogée ; mais ici, personne ne vient la traquer, personne ne s’immisce parmi les roses pour la louer. L’envie ne leur en manque pas, je le conçois. Mais ils ont peur qu’on les prenne pour des fous. Ils se rendent compte que leur fanatisme est général. Ils ont honte, alors ils se privent de la vue de la plus belle des choses et laissent la jeune fille errer aux roses. Je me sais un havre de paix, un asile plus paisible, dans ma prison de luxe et d’art. Il n’y a qu’ici. Un merle noir me regarde puis se pose derrière moi. Il vient petit à petit en sautillant, inclinant petit à petit son bec jaune, hésitant. Il est si près. Il se pose sur mon ombre. Elle se mêle à la sienne. Il la piétine de ses petites pattes orangées. L’oiseau s’approche encore jusqu’à n’être plus qu’à mes pieds. Je comprends. Sortant une poignée de mûres de ma robe, je les lui tends. Il mange dans ma main. Il les mange doucement. Je l’avais déjà remarqué, ce petit merle ; il est né au jardin, il me semble. Il y a grandi et, comme moi dans la villa que mon père ne saurait me laisser quitter, il n’a connu que ce lieu de naissance. Tous les jours, il m’a vue du haut de son arbre ou caché derrière les rosiers. Je ne lui prêtais pas attention, admirant les fleurs. Mais lui me regardait. Il savait que j’avais, dans un faux pli de ma robe, toujours une poignée de mûres. Les mûriers sont bien loin. Je fais ma cueillette en rentrant de l’église, qui est fort loin du domaine de mon père. Il n’y a de mûriers que sur ce chemin, des mûres rouges, succulentes, juteuses, douces et sucrées. Ailleurs, elles sont fades et se brisent sous la dent comme du verre. Ah ! le bel oiseau en voulait ! Il les voyait cachées dans ma poche. Toute sa vie d’animal, alors que je venais dans ce jardin, il attendait, patient, il ne vivait que pour apercevoir ses fruits. Jusqu’à ce jour où, enfin, prenant tout le courage de son cœur, défiant l’instinct de son espèce, il était venu jusqu’à ma main chercher le trésor… Il me laissa lui caresser doucement les plumes de sa tête, même quand il eut englouti le dernier fruit. J’en pleurais de joie. Emue, je promis : « Je viendrai toujours à cette heure ; attends-m’y. Je t’en donnerai. Je choisirai les plus belles, les plus sucrées, les plus… ».

Sur le sol, le dessin d’un carnage. Sur les graviers gris, au milieu du parc aux roses, l’ombre d’une femme saisit celle d’un merle. L’ombre de l’oiseau se débat, agitant les ailes, piaillant de désespoir. Et puis l’une des ombres meurt. Egorgée. Dévorée par l’autre. Longtemps, j’ai regardé le petit corps de plumes ébène, sanguinolent, la gorge saignante, soigneusement déliée. La tête pendante, il a encore du jus de mûre sur le bec qui se mêle à son sang. L’oiseau est mort. Je suis restée, immobile, à le regarder, puis je l’ai pris délicatement, l’emportant en mon sein. Je le pleure doucement. Son sang salit ma robe. Ainsi finissait celui qui avait porté le regard sur moi et ignoré mon ombre. D’abord par intérêt, certes, mais par mon attitude paisible et douce, mes regards tristes dans le vague – l’oiseau les percevait bien plus que les fruits –, il était venu manger dans ma main, me redonner espoir. Il était signe que quelqu’un pensait à moi et avait en moi une confiance absolue. L’oiseau était mort. Son acte de bonté s’était aboli dans la mort… la mort… Ce mot sourd en moi, d’abord murmure à fleur de lèvres, puis prend possession de mes artères, enfin de moi tout entière.

Ma vie, je ne la vis qu’à travers une autre, une silhouette légère et maligne, une dame grise qui tue, qui punit, qui a puni celui qui ravivait mon espoir. Je revins à ma chambre et m’y enfermai. Je pense, je pense à une petite boule de plumes de charbon qui s’envole, qui vole au-dessus d’un palais de mûres et s’y pose. La paisible créature est tranquille, quand une main, une ombre, la saisit au cou et la broie… Je me réveille en sursaut. Un rêve.

Je prends un couteau… Je le cache… J’attendrai le soir, quand tout le monde dormira dans la maison. Minuit. Je laisse sur ma table de nuit une courte lettre pour justifier mon acte, puis quitte ma chambre. Sans un bruit, je referme la porte derrière moi et descends. A cause des lueurs de quelques bougies, par inadvertance laissées allumées, je vois mon ombre valser sur les murs. Elle est gaie, très fière. Je croyais l’entendre rire et chanter. Il me semble qu’elle n’a jamais été de si bonne humeur. J’arrive dans le grand salon, la pièce la plus grande, la pièce principale de la maison, où est éclairé le commencement de mon malheur : le magnifique tableau d’une petite fille qui a mes cheveux, mes yeux, mes joues, et mon ombre. Silence. Je prends le couteau. Son ombre se reflète sur le tableau. Et je lacère furieusement la toile, je déchire, je détruis de toutes mes forces. L’image de l’oiseau sanglant anime mes gestes et les rend plus atroces encore. À bout de souffle, je tombe et regarde mon crime. Toute la partie du tableau où s’exhibait la grâce de mon ombre est en lambeaux.

La nuit a passé. C’est déjà l’aube. Je monte dans ma chambre. J’entends des pleurs, un cri déchire la pièce…

Par l’étroite fenêtre de ma chambre, je peux voir la neige fondre, l’hiver se mourant sur les roses, ses larmes blanches s’éteignant sur l’herbe. C’est un spectacle fascinant.



mis en ligne : février 2008