L'innocent guerrier

Grégory Hosteins

 

 


« Nous nous trompions ; ce beau séjour n’était pas celui de l’innocence : nous n’apercevions, à la vérité, aucune arme ; mais les corps de ces Indiens, couverts de cicatrices, prouvaient qu’ils étaient souvent en guerre ou en querelle entre eux ; et leurs traits annonçaient une férocité qu’on apercevait pas dans la physionomie des femmes. La nature avait sans doute laissé cette empreinte sur la figure des Indiens pour avertir que l’homme presque sauvage et dans l’anarchie est un être plus méchant que les animaux les plus féroces. »

De la Pérouse, Jean-François de Galaup, Voyage de la Pérouse autour du monde, t. III, p. 191


2005. Sud des îles Santa Cruz dans le Pacifique.

Après deux siècles de recherches, il est maintenant sûr que ce sont les épaves de la Boussole et de l'Astrolabe qui reposent près des côtes des îles Vanikoro. Ces deux navires, qui appartenaient à la célèbre expédition de La Pérouse, avaient appareillé à Brest en 1785 et disparu trois ans plus tard, non sans que lui-même n’ait pris le soin de remettre ses derniers papiers à la colonie britannique de Botany Bay, située en Nouvelle Hollande. Transmises par les Anglais, pourtant ennemis des français dans la conquête des terres australes, ces lettres, cartes et journaux de bord permirent à l’expédition d’achever sa boucle autour du monde. Pourtant… bien que le récit seul de ce voyage rentra à bon port, il ne put prétendre en retracer fidèlement les courbes. Le second volume du journal de bord interrompu par un naufrage qu’il ne pouvait et ne pourra jamais relater, ce texte échoua en France comme un débris de plus du navire, à la fois signe et effet de l’événement.

Au milieu de ce texte qui ne pourra jamais s’achever, un autre échec fut alors visible, un tout autre naufrage.

Dans son journal de bord, La Pérouse note l’erreur qui fut la sienne de croire qu’il avait trouvé dans l’archipel des Navigateurs, au beau milieu du Pacifique, un lieu d’innocence, un paradis terrestre : « Quelle imagination ne se peindrait le bonheur dans un séjour aussi délicieux ! Ces insulaires, disions-nous sans cesse, sont sans doute les plus heureux habitans de la terre ; entourés de leurs femmes et de leurs enfans, ils coulent au sein du repos des jours purs et tranquilles ; ils n’ont d’autre soin que celui d’élever des oiseaux, et, comme le premier homme, de cueillir, sans aucun travail, les fruits qui croissent sur leurs têtes. »[1]

Cette erreur est toujours d’actualité pour nous aujourd’hui, elle a même pris les dimensions d’un mythe. Le mythe du bon sauvage nous peint en effet, non pas la bonté naturelle de l’homme, mais celle de la nature et par conséquent ceux des hommes qui vivent selon son ordre. Il culmine avec Rousseau dans le Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes et le Supplément au voyage de Bougainville de Diderot publié en 1772 – la relation de voyage de Bougainville était quant à elle parue en 1771. Et il y a apparemment tant de fausseté pour nous dans ce tableau fait de jours lumineux et tranquilles qu’il ne fut pas possible d’y voir le résultat d’une simple erreur d’observation mais d’un délire de l’imagination si grave que les philosophes en seraient devenus aveugles aux grises réalités que les voyageurs leur proposaient. Seul sans doute le pouvoir thérapeutique des voyages, en offrant la présence directe et brute des choses, cette vérité que donne le contact de l’œil nu, est à même de dissiper les délires des philosophes en chambre. Si le voyage scientifique n’est pas à l’abri des naufrages, il est paradoxalement d’un grand secours pour corriger certaines errances.

Le mythe du bon sauvage, peut-on entendre et lire ici et là, serait issu des lieux confinés et clos de la ville. Peut-être mais dire qu’il a disparu balayé par les vents venus des grands espaces naturels serait beaucoup trop simple. D’abord, les histoires qui parlent d’hommes tirant leur innocence, leur bonté ou leur fortune de la Nature, remontent non seulement à l’Antiquité mais prennent un nouvel essor avec les premiers voyages dans le Nouveau Monde, à l’horizon se profilent un Eldorado, des Paradis Terrestres ou de vertueuses Utopies. Bref, quelle que soit la source de ces histoires, la nature de leurs relais, le réseau où elles prirent leurs effets fut bien plus étendu qu’un salon de lecture puisqu’elles transitèrent entre les différents protagonistes de la conquête : missionnaires, conquistadores, navigateurs, sauvages, armateurs, princes, etc. Ensuite, faire du Bon Sauvage un mythe est problématique. On peut les présenter comme des mythes occidentaux dans la mesure où ce sont des récits de fondations, des récits promettant l’existence de cités perdues quelque part. Mais ils ne peuvent pas être considérés comme mythiques si on entend par là qu’ils se fondent sur une illusion, car ce sont des récits de fondation inversés, c’est-à-dire des récits de découverte qui trouvent leur puissance non dans la vraisemblance de ce qu’ils disent mais dans les aventures qu’ils promettent aux hommes qui les entendent et les légendes qui seront faites de leurs errements. Enfin, le texte de Rousseau et de manière plus évidente celui de Diderot montrent combien les philosophes s’appuyaient sur les relations de voyage pour parler, avec circonspection ou dérision, des mœurs sauvages. Il y avait dans cette littérature des portraits assez variés pour empêcher que ne soit dressée cette statue du Bon Sauvage.

Pour autant, la lecture de récits, fussent-ils sérieux et complets, ne peut se substituer au véritable voyage. Si l’erreur est du côté de la sédentarité, des lieux clos fermés sur les livres, les paysages, les jardins et même les forêts chères aux méditations de Rousseau ne peuvent suffire à les corriger car ces espaces faits de nature ne sont pas assez sauvages. Les forces qui s’opposent à la volonté des hommes et les conduisent à changer de cap sont bien plus puissantes dans l’expérience du voyage : les éléments peuvent se déchaîner, les côtes n’offrirent aucun port accueillant et les terres abordées pleines d’hostilité. L’erreur est un détour qu’il faut alors accepter.

Aussi ce fragment du journal de bord de La Pérouse est moins une critique du pseudo-mythe du Bon Sauvage qu’un nouveau supplément au voyage de Bougainville, une correction des données qu’il avait lui-même collectées lors de son précédent passage dans la région en 1768. Vérification et non dévoilement.

Pour La Pérouse, si le Sauvage du Pacifique a pu paraître aussi bon, c’est en raison d’erreurs plus triviales comme il eut l’occasion de s’en rendre compte lors de son escale sur l’île de Manoua, dans l’archipel Samoan, où le second de l’expédition et d’autres membres de l’équipage moururent cernés par les Sauvages.

Nous n’apercevions à la vérité aucune arme et de cette absence nous en avons conclu que ces sauvages ne connaissaient pas la guerre, signe absolu de la méchanceté des hommes. La première erreur fut donc de regarder et de faire confiance à ce que les hommes ont entre les mains, comme si leurs intentions pacifiques ou hostiles étaient plus lisibles dans les instruments qu’ils manipulent. La seconde fut de croire que les biens qu’ils avaient dans les mains à la place des armes était un signe amical, que le négoce était un signe de paix. Nous ne pouvions concevoir qu’un homme puisse se dresser devant un autre avec des biens entre les mains, que ce soit pour les échanger ou les céder. Paradoxalement, s’ils avaient eu les mains nues, si dans leurs mains, il n’y avait pas eu de présents, nous nous serions méfiés. Ces mains pleines signifiaient plus que l’absence ou la dissimulation d’armes, elles annulaient pour nous la possibilité qu’ils en usent et même qu’ils en aient.

Pour éviter ces bévues, il suffisait de détourner les yeux de leurs mains et envisager simplement l’ensemble de leurs corps. Rectification qui serait facile si paradoxalement les sauvages n’étaient pas aussi nus. Dans les rencontres des Occidentaux avec les Sauvages, la nudité a toujours été fondamentale. Dès les premiers tête-à-tête, ces êtres que les voyageurs s’attendaient à voir couverts du poil des bêtes découvrirent une nudité plus bouleversante, plus réelle que la peau imberbe ou rasée qu’ils percevaient. On décrit souvent l’abjection ou la répulsion qui prenait les Occidentaux devant certaines coutumes qu’ils qualifiaient de barbares, or cette barbarie, cette transgression des lois qui leur étaient naturelles, produisait aussi parfois sur eux l’effet inverse : l’obscénité des sauvages était peut-être coupable à leurs yeux, l’attirance, le désir, l’avidité qu’elle suscitait chez eux ne l’était pas moins. Aussi, on devine à quel point il put être difficile pour ces hommes de décrocher les yeux de la physionomie de ces femmes, dont quelques-unes étaient très-jolies, qui offraient, avec leurs fruits et leurs poules, leurs faveurs à tous ceux qui avaient des rassades[2] à leur donner. Bientôt elles essayèrent de traverser la haie des soldats, et ceux-ci les repoussaient trop faiblement pour les arrêter ; leurs manières étaient douces, gaies et engageantes. Des Européens, qui ont fait le tour du monde, des Français, sur-tout, n’ont point d’armes contre de pareilles attaques[3]. Ce fut justement parce que leur corps ne montraient aucune hostilité, bien au contraire, que les regards des hommes furent séduits et trompés.

La nudité est également déterminante dans l’histoire du Sauvage et de l’Occident dans la manière dont elle montre leur caractère belliqueux. D’abord, par une multitude de marques visibles que La Pérouse déduit comme étant des traces de blessure. Nous savons que les guerriers dans certaines cultures se scarifient après la mort d’un ennemi en signe de victoire, afin de se rappeler la puissance qu’ont dégagé leurs exploits ; il existe d’autres pratiques, par exemple dans des rites d’initiation ou de guérison, où il est également nécessaire d’avoir le corps entaillé. Rien n’indiquait donc de manière certaine, dans ce que La Pérouse transcrit de ses observations, que ces cicatrices soient des blessures refermées. Mais probablement qu’un officier de marine expérimenté, déjà lui-même blessé, ayant participé à de nombreuses campagnes, sait faire la différence entre une blessure faite dans le brouhaha des affrontements et une entaille volontaire ou subie dans la rigueur d’un rite patiemment exécuté. Fallait-il donc être militaire pour reconnaître un guerrier ? Ces cicatrices suffisent en tout cas à prouver qu’ils étaient souvent en guerre ou en querelle entre eux. Ensuite, le visage des Sauvages présente également des traits, pour nous invisibles, qui ne sont plus l’effet de blessures, la trace des coups de l’ennemi sur le corps, mais qui sont pour La Pérouse des traits expressifs. Ces traits exclusivement masculins non seulement trahissent la férocité de ces hommes pour leurs ennemis mais modèlent aussi le visage du sauvage au point de fondre ensemble la physionomie de ses traits et le masque de guerre.

Ainsi, la statue du Bon Sauvage peut s’écrouler : les sauvages portent et exposent sur leur corps nu les coups de leur ennemi, signes des guerres auxquelles ils se livrent ; leur hostilité peut être sentie et sue bien avant de voir leurs actes, il suffit, si difficile que cela puisse être, de les regarder de face et d’affronter la férocité de leur visage.

On pourrait penser que le coup porté par La Pérouse sur la figurine mal taillée du Bon Sauvage lui aura été fatal. À entendre, comme le dit Pierre Clastres, le silence ou l’embarras des ethnographes et des voyageurs du xixe siècle devant la violence des sauvages, on peut en douter. Elle a certainement continué de surplomber l’expérience qui fut fait ensuite des peuples sauvages, sous d’autres formes, selon d’autres étoffes. Cette tentative d’abattre la statue du Tahitien paisible est pourtant fondamentale car loin de faire disparaître ce visage féroce qui est le nom même du sauvage depuis le xvie siècle siècle, elle le confirme, elle l’incarne encore plus profondément dans la nudité sauvage. En accomplissant le tour du monde, en trouvant hors des Amériques, sur ces archipels isolés, la férocité légendaire des premiers sauvages, elle l’universalise, elle fait de ce portrait le produit d’une synthèse historique et géographique  

De toute façon, si les thèses du sauvage paisible et féroce s’affrontent dans ce xviiie siècle, c’est toujours à partir d’un fond commun. La Pérouse indique que les traces de combat laissées sur le corps du sauvage ont justement été laissées visibles par la bonté de la Nature afin que le visiteur soit averti du danger. Or, pour Rousseau, le sauvage n’est pas bon parce qu’il est sauvage, c’est-à-dire seulement éloigné de la civilisation, il est bon parce qu’il au plus près de la nature, qu’il vit de ses bienfaits. On ne peut jamais être sur que le Sauvage soit bon, on peut toujours faire confiance à la providence de la nature.

Quarante après la disparition de l’Astrolabe et de la Boussole, en 1827, le capitaine Peter Dillon, alerté l’année précédente par d’étranges objets rejetés par la mer, lettres, bris d’épée, retrouve dans un lagon une des deux épaves à l’endroit qui se nomme la « Fausse passe », tout près des côtes des îles Vanikoro. Bien plus tard, non loin, on découvrit l’autre navire le long d’un récif de la barrière corallienne nommé la « Faille ». On ne sait toujours pas aujourd’hui avec certitude lequel des deux vaisseaux est l’Astrolabe et la Boussole, on sait seulement que sur le récif, tous les hommes périrent alors que le lagon laissa quelques survivants (leur camp fut découvert en 1999).

Les noms que la terre et la mer s’échangent ont parfois du génie, ils éclairent cette vérité que le voyage et l’erreur se partagent : nécessairement les hommes traversent la fausse passe pour raconter leur épreuve et compléter leur récit, seuls ceux qui tombent sur la faille se brisent comme autant de fragments qui sont la matière même de l’oubli, ces éclats qui ne pourront jamais se recoller, des symboles sans promesse de retour.

Notes

1. De la Pérouse, Jean-François de Galaup, Voyage de la Pérouse autour du monde, t. III, p. 191

2. Les rassades sont des perles de verres ou d’émail dont on faisait la pacotille qui s’échangerait avec les Sauvages.

3. De la Pérouse, Jean-François de Galaup, Voyage de la Pérouse autour du monde, t. III, p. 188.



mis en ligne le 23 février 2008